*** LAURENT GESLIN, JEAN-ARNAULT DÉRENS : Là où se mêlent les eaux. Des Balkans au Caucase dans l’Europe des confins. Editions La Découverte (9 bis rue Abel-Hovelacque, F-75013 Paris. Tél. : (33-1) 44088401 – Courriel : ladecouverte@editionsladecouverte.com – Internet : http://www.editionsladecouverte.fr ). 2018, 380 p., 22,90 €. ISBN 978-2-3480-3605-7
L’Union européenne, qui peine déjà à resserrer les rangs parmi ses Etats membres, n’a plus l’appétit de l’élargissement - c’est un euphémisme. Cela n’aura pas échappé aux pays des Balkans de l’Ouest qui voient leurs perspectives d’adhésion se faire de plus en plus minces, tandis que le populisme et la rhétorique russes remplissent doucement le vide laissé par une Union européenne absente. Depuis peu, la Commission tente (en vain) de remettre les Balkans au goût du jour, en les réinscrivant sur l’agenda européen et en ayant proposé, en avril dernier, d’ouvrir les négociations d’adhésion avec l’Albanie et la Macédoine. Tantôt courtisée, tantôt oubliée, cette région, poudrière aux portes de l’Union, regorge d’histoires et de mystères que les Vingt-huit peinent à percer. A ce titre, le récit de voyage des journalistes Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin permet de lever un coin de voile sur cette partie de « l’Europe des confins », c’est-à-dire « là où se mêlent les eaux », parfois les frontières, toujours les religions, les cultures, les minorités oubliées et les peuples désabusés face à des économies en rade et des villages qui se vident…
En 2010, « les petits Ulysses », ainsi que les surnomme une certaine Katerina de l’île de Syros – jadis « nouvelle Babylone », aujourd’hui miroir des ravages de la crise grecque – ont mis les voiles depuis les quais de Crotone, où des réfugiés perpétuellement en transit habitent le ventre d’un navire rouillé, vers les côtes des Balkans et du Caucase. S’aventurant dans « les flots vineux de l’Adriatique », « là où se sont perdus les héros qui revenaient du siège de Troie », les journalistes du Courrier des Balkans ont frôlé l’île de Vis, historiquement stratégique, pour évoquer l’affrontement entre les marines italienne et autrichienne ou l’endroit où s’est réfugié en 1943 le Maréchal Tito, dirigeant historique de la Yougoslavie. Ils se sont arrêtés à Trieste, qui « pue le secret et la pudeur », pour rappeler l’existence d’une minorité slovène, victime de la répression fasciste, qui encore aujourd’hui « vit cachée pour vivre heureuse ». Ils sont passés par Pula pour décrire le sort des chantiers navals Uljanik, jadis indissociables de l’identité de l’Istrie, désormais condamnés par l’Union européenne à s’ouvrir à la concurrence et, ainsi, à leur… disparition.
Chaque arrêt est un retour dans l’histoire pour mieux comprendre le présent d’une région complexe, en perpétuelle « transition », qui porte encore les stigmates de ses guerres. Il y a, dans cette Europe des confins, des blessures que même l’adhésion européenne n’a pas refermées. Par exemple, la Grèce a eu beau rejoindre l’Union en 1981, le village de Kotomini reste divisé entre deux mondes qui se croisent « en évitant de se parler » : celui de « la société grecque des fonctionnaires et autochtones » et celui de « la minorité́ musulmane aux droits singulièrement bridés ». Et puis, connaissez-vous Makronissos, cette île grecque tombée dans l’oubli qui accueillait auparavant « l’une des plus terribles prisons du XXe siècle » ? Saviez-vous qu’il existe en Croatie un village nommé Rasa, bâti par Mussolini en 1936, qui ne possède toujours pas de cimetière ?
Le récit ne se limite pas à un voyage dans l’espace. Il joue avec les pendules du temps, tantôt pour rappeler l’époque où la botte italienne était attachée aux Balkans, il y a une dizaine de milliers d’années, tantôt pour trinquer « aux enfants qui feront de nouvelles guerres » dans « cette terre de malheur » de Zougdidi, près de l’Abkhazie, région séparatiste de la Géorgie. Après tout, « le train de l’histoire est une machine folle toujours prête à dérailler », rappellent les auteurs.
Maria Udrescu
*** GEORGIOS DOUDOUMIS : L'échiquier balkanique. Éditions Infognomon (14 rue Filellinon, GR-10557 Athènes. Tél. : (30-210) 3316036 – fax : 3250421 – Courriel : info@infognomon.gr – Internet : http://www.infognomon.gr ). 2018, 214 p., 14 €. ISBN 978-618-5219-46-8.
S’ouvrant sur une brève introduction et une référence aux souvenirs historiques et au passé récent, ce livre éclaire, d'une part, les blessures modernes de la région des Balkans (démographie-migration-corruption-crime) – soit autant de maux qui entravent son développement et la plongent dans l'incertitude quant à son avenir – et les développements géopolitiques que dominent les grandes puissances qui utilisent les différentes minorités comme des pions sur l'échiquier balkanique. Diplomate au long cours spécialisé dans les questions économiques (il a été notamment en poste à Munich, Belgrade, La Haye, Tirana, Sofia, Madrid et Berlin), Georgios Doudoumis s’emploie à apporter un peu de clarté dans un environnement où sévissent alliances formelles, alliés hostiles et ennemis amicaux, tous étant notamment en concurrence dans les Balkans à propos du corridor énergétique devant assurer la fourniture d’énergie aux pays d'Europe occidentale mais qui, qui sous la direction des États-Unis, vise aussi à minimiser la souveraineté énergétique de la Russie dans les Balkans. L’auteur s’intéresse aussi aux désirs des « méchants Turcs » et au rôle nouveau que s’assignent les Balkans de l'Est avec un duo roumano-bulgare revenant sur les acquis de la chute du Mur. Il y a enfin les Balkans occidentaux qui constituent un champ de mines géopolitique plein et entier, notamment avec une intégration albanaise qui devrait avoir un impact direct sur l'ex-République yougoslave de Macédoine, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, toute la scène géopolitique des Balkans risquant de s’en trouver modifiée. Ce scan géopolitique n’omet aucun problème de la région et avance en même temps des pistes de solution. (AKa)
*** MICHALIS CHARALAMBIDIS : Le problème macédonien, l’hellénisme, l’œcuménisme : la démocratie des Balkans centraux. Editions Stravon (31 rue Sophokleous, GR-16674 Glifada. Tél. : (30-210) 8982811 – Internet : http://www.polis-agora.blogspot.com ). 2018, 80 p., 18 €. ISBN 978-618-80247-5-5.
Sociologue de formation, Michalis Charalambidis est membre du Comité exécutif de l'Union internationale pour les droits et la libération des peuples, ONG reconnue par les Nations Unies. Ecrivain, il note dans cet ouvrage que l'ignorance historique et une logique comptable bizarre se conjuguent dans le cynisme visant à donner un nom coûte que coûte à un pays. L'histoire ne tolère pas les comptables, les brutes et les ignorants, avertit-il en prévenant que vient toujours le moment de les punir. Le problème est que ces approches erronées vivent maintenant dans les institutions internationales et nationales. Le problème de Skopje n'est pas seulement une affaire locale, mais a aussi une dimension à la fois locale, universelle, globale et régionale. C'est pourquoi, dans les deux textes du livre, l'universalité et la périphéricité précèdent le local, lequel doit permettre les rencontres futures entre les peuples de la péninsule d’Aimos (Balkans du Sud). Cela représente l'avenir pacifique, sa stabilité et sa prospérité durable. Beaucoup d’autres thèmes mis à jour aujourd'hui en raison de la transition polycentrique du monde après les renversements géopolitiques de 1989-90 sont abordés, ainsi que les questions posées à travers eux. (AKa)
*** Südosteuropa Mitteilungen. Südosteuropa-Gesellschaft (49 Widenmayerstrasse, D-80538 Munich. Tél. : (49-89) 212154-0 – fax : 2289469 – Courriel : info@sogde.org – Internet : http://www.sogde.org ). 2017, 114 p., 12 €. Abonnement annuel : 60 €.
Ce riche numéro de la respectée revue Südosteuropa Mitteilungen contient notamment un dossier consacré au vingt-cinquième anniversaire de l’installation du Tribunal pénal international de l’ancienne Yougoslavie et au bilan – mitigé – qui peut être tiré de son action en Serbie et dans la région. Il y est entre autres observé que le nationalisme serbe demeure vivace et que l’Union européenne a un rôle à jouer afin d’amener la Serbie à changer son système de valeurs dans la perspective d’une éventuelle adhésion. Une autre contribution analyse spécifiquement les résultats pratiques obtenus par le Tribunal qui a cessé ses activités en décembre de l’année dernière, la manière dont l’Union européenne a abordé la justice transitionnelle dans la région faisant l’objet elle aussi d’une analyse. Parmi les autres thèmes abordés figurent la situation politique en ancienne République yougoslave de Macédoine depuis l’installation d’un nouveau gouvernement en mai de l’année dernière, la trajectoire de Viktor Orbán comme symbole d’un déclin des valeurs en Europe auquel l’Union européenne doit s’opposer en imposant des sanctions plus fortes et la manière dont la Grèce fait face à la crise des réfugiés au nom de l’Union. (MT)
*** CONSTANTINOS FILIS : Turquie, Islam, Erdogan. Editions Papadopoulos (9 Kapodistriou, GR-14452 Metamorphosi. Tél. : (30-210) 2846074 – fax : 2817127 – Courriel : info@epbooks.gr – Internet : http://www.epbooks.gr ). Collection « Petites introductions ». 2018, 112 p., 10,99 €. ΙSBN 978-960-569-781-5.
Ce livre est consacré à la nouvelle identité de la Turquie que construit Tayyip Recep Erdogan. Son auteur, directeur de recherche à l’Institut des relations internationales et professeur de géopolitique à l’Université Panteion d’Athènes, analyse et jauge les aspects essentiels de la transformation substantielle du pays qu’imposent le président turc et son parti, à savoir l’évolution religieuse et conservatrice de la Turquie, ce qui influence bien entendu le comportement de celle-ci dans les affaires régionales et internationales. A l'intérieur, le système repose sur une personne et se caractérise par l’absence de véritables contrepoids institutionnels, le président turc s’employant à marier religion et nationalisme. L’auteur constate aussi que la 17ème plus grande économie mondiale a des arythmies et que les relations du pays avec l'Occident sont sévèrement testées, personne ne voulant toutefois à ce stade couper les liens. L’auteur en arrive pourtant à se demander si Ankara ne sera pas capable de réviser son orientation stratégique. Comment, se demande-t-il, la Turquie fera-t-elle face aux multiples fronts qui sont ouverts, à l’intérieur comme à l'étranger ? Quels sont les risques que l’actuelle transformation de la Turquie entraine pour la Grèce ? En fin de compte, que sera la Turquie dans cinq ans ? Autant de questions auxquelles Constantinos Filis apporte des réponses en discernant notamment trois conflits qui menacent la survie de la Turquie et en analysant les conséquences potentielles que l’islam politique privilégié par Ankara peut entrainer pour l’orientation occidentale traditionnelle du pays. Des notes explicatives et une bibliographie enrichissent l’ouvrage. (AKa)
*** NIKOLAOS PAPANASTASSOPOULOS : Le système politique de l'Union européenne. Le contenu de l'européanisation dans politique étrangère grecque et l'Union européenne en tant que stratège actif. Editions Sideris (116 rue Solonos, Gr-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2018, 232 p., 10 €. ISBN 978-960-08-0671-7.
Pour l’auteur de cet ouvrage, professeur de philosophie du droit à l’Université de Thessalie en Grèce centrale, l'Union européenne est dans un « processus de transition » dont l’orientation n'est pas claire. Ainsi, sur le plan stratégique, la primauté des États-Unis et de l'Otan condamnerait (ou, du moins, aurait condamné jusqu’à Trump) à une atrophie des actions de l'Union. En empruntant une terminologie propre à la chimie, l’auteur avance que l'Europe s’apparente à l'atome tandis que certains pays sont, dans l’histoire, le noyau (« dur ») de base. D’autres pays servent de protons et de neutrons ; il en est d’autres qui sont en rotation comme des électrons autour de ce noyau. La succession des siècles a réservé, en fonction de la situation de chaque Etat, le centre du noyau, la position de protons et de neutrons ou celle d'électrons. Pour l’auteur, le défi pour l'Etat grec – dont les valeurs du passé ont permis à la culture grecque antique de constituer les « quarks » de l’« atome européen »… – est de savoir s’il continuera à être un Etat membre actif de la famille européenne et, dans l’affirmative, de savoir sous quelle forme, tant il est vrai que l’Union européenne est appelée, à ses yeux, à jouer à l’avenir un nouveau rôle dans le monde et d’y proposer une nouvelle analyse politique. (AKa)