La commission de l’agriculture du Parlement européen s’est penchée, jeudi 9 novembre, sur trois études qu’elle a commandées portant sur les aspects budgétaires, commerciaux et institutionnels des « Conséquences du Brexit pour le secteur agroalimentaire de l'UE et la PAC ». Une chose est sûre, la sortie du Royaume-Uni ne sera pas anodine pour le secteur.
Sur le volet budgétaire, l’étude réalisée par l’Institut Jacques Delors prévoit qu’en quittant l’UE, le Royaume-Uni laissera un déficit permanent de 10,2 milliards d'euros par an dans le budget et qu’en particulier, le financement de la PAC sera d’environ 3 milliards d'euros. Mais il existe une possibilité de voir le financement de la PAC réduit d’un montant encore plus important après 2020 dans le cas où la priorité serait donnée à d’autres politiques (migration, recherche…). Dans ce contexte, les auteurs de ce travail suggèrent de reporter les négociations sur une réforme de la PAC à 2022 ou même 2023 (alors qu’elles sont, en théorie, prévues pour 2020).
L’eurodéputé socialiste Éric Andrieu (français) a estimé que cette situation devrait permettre « de discuter des questions de fond et de travailler sur le projet politique de la PAC » pour en défendre l’utilité. Albert Dess (PPE, allemand) a, lui, prévenu qu’il faudrait éviter que les coupes budgétaires « se fassent au détriment des agriculteurs qui ne devront pas payer pour les autres ».
Des conséquences variables selon les scénarios
Dans l’hypothèse où les 3 milliards d'euros seraient compensés par une augmentation des contributions des Vingt-sept, les principaux bénéficiaires nets de la PAC, comme la Pologne et la Grèce, ne seraient pratiquement pas affectés. À l’inverse, les actuels contributeurs nets seraient amenés à combler la plus grande partie du déficit, surtout l’Autriche, l’Allemagne, les Pays-Bas et la Suède Par contre, si le budget de la PAC était réduit de 3 milliards d'euros, les principaux perdants seraient de nouveau les contributeurs nets tels que l’Allemagne et les Pays-Bas, mais aussi les bénéficiaires nets comme l’Espagne et la Pologne.
« Concentrer les coupes budgétaires sur le 1er pilier tout en protégeant le 2ème pilier a été suggéré comme un moyen de réduire les coûts de la PAC et d’améliorer la qualité de ses dépenses », « cela nécessite que certains grands bénéficiaires en termes bruts des fonds de cette politique (particulièrement la France et l’Espagne) acceptent une détérioration sensible de leurs soldes nets », souligne également le rapport.
Commerce : les Pays-Bas et surtout l’Irlande, grands perdants
Si les conséquences budgétaires du Brexit sur la PAC sont encore incertaines, pour les échanges commerciaux l’avenir est plus clair : l’Irlande et les Pays-Bas vont souffrir.
L’étude menée par le Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII), basé à Paris, estime que les 47 milliards d’exportations agroalimentaires des Vingt-sept vers le Royaume-Uni seront sévèrement affectés par la sortie du Royaume-Uni de l’UE. Les barrières non tarifaires (étiquetage…) sont déjà aujourd’hui estimées à 18% du prix des produits échangés. Elles pourraient bondir à 45% en 2030. À cela s’ajouteraient environ 18% de droits de douane si aucun accord de libre-échange n’était trouvé. Une situation qui pourrait conduire à une chute de 62% des échanges agroalimentaires entre les deux partenaires.
Mais cette baisse serait différente selon les produits. Certains échanges, notamment la viande rouge, le sucre et les produits laitiers, devraient reculer de 90%, estime le CEPII. Les conséquences seront très variables aussi selon les États membres.
Les principaux exportateurs de produits agricoles et agroalimentaires vers le Royaume-Uni sont l’Allemagne, la France, les Pays-Bas, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie. Mais deux pays risquent de subir les impacts les plus négatifs : l’Irlande, avec une chute de 71% de ses exportations, et les Pays-Bas (-66%). Pour la France (-51%) ou l’Espagne (-51%), au contraire, les conséquences semblent moins importantes. En termes de valeur ajoutée c’est surtout l’Irlande, loin devant, qui va connaître l’impact le plus négatif (-16,3%), devant le Benelux (environ -2%).
Mais le Brexit implique aussi une plus grande marge de manœuvre pour les produits de l'UE-27 sur leur marché intérieur et vers les pays tiers du fait d’un gain de compétitivité. Insuffisant, néanmoins, pour compenser les pertes de valeur ajoutée, à l’exception de quelques secteurs qui pourraient y gagner : la viande bovine française et le blé espagnol.
Enfin, l’étude estime qu’aucune augmentation des prix à la consommation n’est à prévoir dans l’UE sauf en Irlande où ils pourraient augmenter de 5,4%.
Prévoir des outils pour faire face au Brexit
Enfin, un dernier travail, mené par Alan Matthews du Trinity College de Dublin portant sur les relations interinstitutionnelles, souligne que, même si le Royaume-Uni et l'UE27 devaient conclure un accord sur les conditions de retrait et sur la nature de leurs relations futures d'ici le 29 mars 2019, les opérateurs économiques se trouveront face à un manque de préparation des administrations douanières et des autres autorités compétentes des deux côtés pour gérer les contrôles aux frontières. Il faudra donc prévoir, surtout dans le scénario d'un « hard Brexit », des outils spécifiques pour les agriculteurs afin de les aider à faire face au choc en mettant en place une aide à l'ajustement, un recours accru aux instruments financiers, une politique de promotion renforcée et un meilleur accès aux marchés des pays tiers.
Les liens vers les trois études : http://bit.ly/2yn0xC1 , http://bit.ly/2Ay9kmd et http://bit.ly/2i3LnuA