Florian Guillermet est le directeur exécutif du Programme de recherche sur la gestion du trafic aérien dans le Ciel unique européen (SESAR). Alors que ce programme fête cette année ses dix ans, EUROPE a évoqué les réalisations de SESAR avec M. Guillermet en marge d’un événement consacré à la numérisation des infrastructures de l’aviation en Europe, mardi 7 novembre à Tallinn (propos recueillis par Lucas Tripoteau).
Agence Europe - Après 10 années d’existence, quel bilan pouvez-vous tirer de l’action de SESAR ?
Florian Guillermet - Il y a trois éléments dans la chaîne de valeur de l’aviation : la construction aéronautique, les opérations aériennes et l’écosystème qui permet un fonctionnement global de cette chaîne. La gestion du trafic aérien et le contrôle aérien relèvent de cette dernière catégorie.
C’est là que SESAR intervient, afin de moderniser le système européen, pour faire face à la croissance de trafic attendue et le rendre plus performant.
Nous avons jusqu'ici exécuté une première tranche de recherche et développement (R&D) qui a conduit à la livraison d’un certain nombre de 'briques technologiques' qui sont en cours de déploiement au niveau européen et qui permettront d’avoir un premier niveau d’harmonisation des différents systèmes de contrôle aérien dans l’Union. Cela aboutira à l’amélioration de l’interopérabilité des systèmes entre États et les avions qui traverseront un espace aérien national seront soumis aux mêmes types de contrôle. C’est un premier succès pour SESAR.
Quelles sont vos priorités de travail pour les mois et années à venir ?
Nous sommes actuellement en train de développer un deuxième programme de R&D afin d’améliorer encore davantage le niveau d’interopérabilité. Il s’agira d’automatiser les systèmes et outils qu’on fournit aux pilotes et aux contrôleurs dans la gestion du trafic.
Nous examinons également les défis du Ciel européen de demain. C’est là que l’événement que nous organisons ici, à Tallinn, est significatif. Les défis sont aujourd’hui très différents de ceux d’il y a 10 ou 15 ans, du fait d’un appétit croissant pour l’espace aérien. Auparavant, celui-ci était essentiellement utilisé pour l’aviation commerciale, mais du fait de la démocratisation des drones, les enjeux ne sont plus les mêmes. On aura, en outre, dans le ciel de demain, des avions de plus en plus autonomes et connectés et on doit donc adapter le système de gestion du trafic aérien.
Pour revenir au thème de l’événement, quelles sont les opportunités offertes aujourd’hui par le numérique dans la gestion du trafic aérien ?
Jusqu’ici, le système de gestion du trafic aérien était très cloisonné à l’échelle nationale. Grâce à SESAR, les différents éléments de la chaîne de valeur sont assemblés. Il faut faire en sorte que celle-ci soit reconnectée, performante et moins consommatrice. Les groupes européens ne doivent pas seulement construire des véhicules performants, mais l’exploitation doit aussi être performante.
La gestion de l’information, la communication numérique et l’accroissement de l’automatisation du système de contrôle aérien sont donc essentiels.
La numérisation va, en outre, nous permettre de fournir des outils d’aide à la décision qui donneront certainement à l’humain un rôle différent dans le futur, davantage basé sur la supervision et le contrôle.
Quels sont les risques induits par la numérisation ?
L’avantage qu’avait la fragmentation de systèmes, c’est que les perturbations étaient limitées. En connectant les différents systèmes nationaux, les risques de perturbations sont plus fréquents et peuvent avoir un impact plus significatif. C’est tout l’enjeu de la cybersécurité, qui dépasse d’ailleurs le domaine du contrôle aérien. Nous suivons à ce titre avec intérêt les travaux de l’Agence européenne de sécurité aérienne (AESA).
L’autre risque induit par la numérisation est l’émergence de nouveaux acteurs aériens mondiaux. Notre position de leader pourrait ainsi être menacée et nous devons œuvrer à la maintenir à l’avenir.
Quelles initiatives doivent prendre les institutions de l’UE ? Et qu’attendez-vous des acteurs industriels ?
À travers SESAR et la stratégie de la Commission européenne sur l'aviation, nous voyons que l’Union a une approche consolidée de l’avenir du contrôle aérien. Il s’agit à présent de concrétiser cette vision et les initiatives politiques, réglementaires et financières pour se conformer à cette feuille de route seront essentielles. Il faudra notamment que, dans le prochain cadre pluriannuel, les enjeux soient proprement identifiés et retenus.
L’industrie européenne a, de son côté, publié une déclaration commune aujourd’hui soulignant l’importance du numérique. La numérisation n’est aujourd’hui plus vue comme une question sectorielle, mais globale. C’est un premier succès dont on a besoin, car on ne pourra pas gérer le ciel de demain avec les outils actuels.
Quels enjeux pose le Brexit dans la gestion du trafic aérien ?
Nous suivons de loin les travaux de la Commission européenne et n’avons pas vocation à intervenir dans les négociations. Ce qui est clair, c’est que les 'briques technologiques' n’ont du sens qu’à l’échelle continentale et mondiale. On a donc besoin de s’assurer que l’Espace aérien du futur soit conçu au niveau européen. Le Royaume-Uni fait en tout cas aujourd’hui partie de notre programme et est un partenaire significatif.