*** NICOLE FONTAINE, FRANCOIS POULET-MATHIS : Brexit : une chance ? Repenser l’Europe. Auteurs du Monde (54 rue des Mèches, F-94000 Créteil. Tél. : (33-9) 50525305 – Courriel : auteursdumonde@free.fr – Internet : http://www.auteursdumonde.fr ). 2016, 252 p., 17 €. ISBN 979-10-91301-44-2.
Ce livre à deux voix avec chœur a été bouclé rédactionnellement avant que ne soit connue la décision d’une courte majorité de Britanniques d’opter pour une sortie de l’Union européenne. Il n’en reste pas moins digne d’intérêt. D’abord parce que les auteurs y envisagent la suite qui serait à donner par les Européens tant à un éventuel Brexit qu’à une victoire des partisans du maintien du Royaume-Uni au sein de l’Union. Or, les résultats du dernier scrutin législatif convoqué par Theresa May renvoient presque aux jours et semaines ayant précédé le référendum du 23 juin de l’année dernière, lorsque ces deux possibilités existaient... Ensuite, il reste utile d’entendre ce qu’ont à dire de l’Union, que celle-ci soit à Vingt-huit ou à Vingt-sept, une actrice et un observateur au long cours de la construction européenne : les entretiens croisés entre Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen de 1999 à 2002, et le journaliste Poulet-Mathis, longtemps correspondant ‘européen’ de France 3, qui sont la trame de ce livre allient l’expérience, le vécu et l’indépendance d’esprit permise par la prise distance avec l’entité politique observée, le tout étant servi par une liberté de parole qui crédibilise le propos. Enfin, l’intérêt du livre réside aussi dans la participation d’un ‘chœur’ d’étudiants de l’Ecole supérieure de commerce de Paris qui, « plus vieille école de commerce du monde » comme se réjouit le Pr. Frank Bournois dans sa préface, est devenue aujourd’hui une école paneuropéenne comptant plusieurs campus. Ces voix de jeunes Européens sont une bouffée d’air frais, même si toutes leurs idées ne sont pas à prendre pour argent comptant, par exemple celle visant à rapprocher les citoyens de l’Europe en créant un... Parlement européen composé de membres des parlements nationaux !
« Comment en est-on arrivé là ? » A cette question qui est le titre de la première partie de l’ouvrage, il est apporté des réponses en deux temps. D’abord, les auteurs explorent « les raisons d’une lente descente aux enfers ». Beaucoup tiennent aux mauvais procès qui sont faits à ‘Bruxelles’, mais Nicole Fontaine admet que « le procès en technocratie » n’est pas totalement infondé car, « dans leur donjon du Berlaymont, les hauts fonctionnaires européens » sont plus stables que les commissaires ; or, comme « ils ont une haute idée de leur compétence (...) et pour les faire bouger, c’est parfois comme la moule fixée à son rocher ! » Elle n’est guère plus tendre pour le commissaire Bolkestein, coupable de s’être « employé à imposer, avec un sens de la provocation politique assez irresponsable (...), une mesure porteuse de dumping social ». La parole de l’ancienne présidente du Parlement européen est donc libre et parfois cinglante, ce qui crédibilise très clairement le souci pédagogique manifesté par les auteurs. Ils montrent ainsi en quoi l’Europe a effectivement été un « bouc émissaire bien commode », pourquoi un déficit démocratique demeure en dépit de la montée en puissance du Parlement européen, comment une « dérive excessivement libérale » voulue par le Royaume-Uni a fait « des ravages », le summum de la « dérive ultralibérale » étant la présidence Barroso qui a vu la Commission devenir, cingle la Française, « une sorte de bateau ivre, sans cap et sans pilote ». Cela lui permet au passage de critiquer les choix de personnes opérés par le Conseil européen : Donald Tusk reste avant tout « l’homme à tout faire » de chefs d’Etat et de gouvernement dont la principale préoccupation a longtemps été, accuse-t-elle, « de rechercher des personnalités qui ne leur feraient surtout pas d’ombre, et ils ont réussi au-delà même de leurs espérances »... Sur la question de la répartition des réfugiés, Jean-Claude Juncker a bien tenté de faire entendre sa voix, mais il s’est retrouvé « face à un aréopage mou de chefs d’Etat totalement sourds à l’appel de la raison en faveur d’une action forte et solidaire ».
Ce sont des analyses du même tonneau, franches et lucides, sans complaisance aucune, que l’on trouve dans les autres parties du livre. Après un détour par les accrocs à la prospérité et certaines promesses non tenues d’un espace de liberté et d’égalité, ce sont les défis auxquels l’Union est actuellement confrontée qui sont passés en revue, qu’il s’agisse de son « impuissance face aux crise », des limites géographiques à imposer au projet européen et de la nécessité de conserver dans le club actuel les valeurs fondamentales qui étaient à la base du projet originel. « Et maintenant ? », se demandent enfin Nicole Fontaine et François Poulet-Mathis. Le départ de Londres est-il le prélude à une « déconstruction » ou à une « clarification » ? Leur réponse penche clairement vers la deuxième option, tant il est vrai, jugent-ils, que « la marche à 28 » n’était « plus tenable » du fait de l’attitude constante des autorités britanniques. Michel Theys
*** Futuribles. L’anticipation au service de l’action. Futuribles Sarl (47 rue de Babylone, F-75007 Paris. Tél. : (33-1) 53633770 – fax : 42226554 – Courriel : revue@futuribles.com – Internet : http://www.futuribles.com ). Mars-avril 2017, n° 417, 128 p., 22 €. Abonnement annuel : 115 €. ISBN 978-2-84387-430-7.
Comment les Etats-Unis peuvent-ils se trouver entre les mains d’un « démagogue » tel que Donald Trump ? Son élection a-t-elle été un problème spécifiquement américain, « ou le signe avant-coureur d’une crise plus profonde, commune aux démocraties occidentales » ? A ces questions que pose Hugues de Jouvenel dans son éditorial, ce numéro de la revue française de prospective apporte des réponses en deux temps. Elle initie d’abord des rendez-vous visant à saisir quelles sont les visions à long terme qui inspirent les politiques français, les premiers à s’exprimer sur le sujet étant l’ancien ministre Jean-Paul Delevoye et l’économiste Jean Haëntjens. Ensuite, deux articles sont consacrés au Brexit. Jean-François Drevet y consacre sa traditionnelle « Tribune européenne » en mettant en lumière « les risques de l’isolement » qui menacent le Royaume-Uni, tant il est vrai que les membres du Commonwealth ne se sont guère réjouis de cette décision et nourrissent surtout « le souhait de limiter les dégâts ». L’ancien fonctionnaire de la Commission européenne mentionne aussi le risque encouru par Londres d’une « sujétion accrue aux volontés des Etats-Unis » dans le domaine économico-commercial. L’autre regard est porté par l’ancien fonctionnaire international Derek Martin qui, nanti de sa double nationalité britannique et néerlandaise, met en avant des arguments faisant peser un doute sur l’inévitabilité du Brexit. Un doute qui va grandissant au regard des résultats du dernier scrutin législatif en Grande-Bretagne... (MT)
*** GEORGE PREVELAKIS : Qui sommes-nous ? La géopolitique de l'identité grecque. Editions Economia Publishing (6-8 rue Vlachava, GR-10551 Athènes. Tél. : (30-210) 3314714 – fax : 3252283 – Courriel : bookstore@economia.gr Internet : http://www.economia. gr). 2016, 224 p., 23 €. ISBN 978-960-9490-37-5.
Ce livre est nécessairement associée à la question « Où sommes-nous ? ». Pour y répondre, George Prévélakis, professeur en géographie à la Sorbonne (Paris I) et à l'Institut d'études politiques de Sciences Po, ne s’arrête pas aux faits saillants de l’Histoire du pays mais s’emploie aussi à voir vers où la Grèce doit se diriger. Dans les grandes tensions de l’été 2015 dont la Grèce a été le point central, ce grand spécialiste de la géopolitique, de la planification urbanistique et de la géographie culturelle explique que, en définitive ce ne sont pas des considérations économiques qui ont prévalu, mais bien des considérations géopolitiques : c’est pourquoi, à ses yeux, il a été possible de surmonter le risque d’un Grexit. Cette réflexion autour de la dimension de confrontation entre les Grecs et les autres, George Prevelakis la développe à travers les yeux de l'homme qui s’appuie sur l'expérience et la logique analytique du géographe et chercheur géopolitique, pour mettre fin à bien des sornettes qui ont dites à propos de la Grèce à l’étranger. Ce livre guide le lecteur dans les mythes des Grecs qui se sont effondrés. Il illumine les contradictions et les reconstructions qui parsèment le temps. Il offre un matériau qui permet sans doute de dépasser les tentations phobiques, mais qui exige aussi que le simplisme soit mis de côté. (AKa)
*** TRISTAN GARCIA : Nous. Editions Grasset & Fasquelle (61 rue des Saints-Pères, F-75006 Paris. Tél. : (33-1) 44392200 – Courriel : webmaster@grasset.fr – Internet : http://www.grasset.fr ). Collection « Figures ». 2016, 308 p., 20 €. ISBN 978-2-246-85840-9.
« Nous », un mot de quatre lettres qui renferme tant de possibles. Enseignant la philosophie à l’Université Lyon III, Tristan Garcia invite, dans cet ouvrage, un point, le « je » entouré d’une multitude de circonférences à l’infini qui représentent les multiples images du « nous ». « Quiconque dit nous, donc, ne fait pas que parler de lui et des siens », observe l’auteur. On pourrait se limiter à découper le monde en hommes et femmes, ou entre races caucasienne, mongoloïde et négroïde comme au XIXème siècle. En réalité, il faudrait alors parler des hommes virils, des hommes efféminés, des transsexuels, des hommes pauvres ou riches, des croyants et des non-croyants, etc. Le contour ainsi dessiné peut varier lui aussi à l’infini, par exemple à la lumière de leur couleur de peau. Autre découpage possible : la nationalité, bien entendu. Tristan Garcia prend l’exemple des différentes cartes de l’Afrique, avec les frontières dessinées avant et après la colonisation qui ont entraîné des découpages entre ethnies ; « le Niger et le Nigéria coupent par exemple en deux l’espace ethnique haoussa », observe-t-il. Beaucoup de conflits armés récents proviennent de chevauchements frontaliers, ainsi que de populations qui, tels les Touaregs, vivent sur différents pays sans Etat propre. L’auteur oppose aussi la race à la classe sociale. Il existe des codes sociaux voulant que certains disent : « le végétarisme est un truc de riches » ou « pourquoi faire passer le droit des animaux avant le droit des humains ? » En clair, ainsi qu’il est dit en quatrième de couverture, ce livre présente « un modèle inédit et vivant de ce que nous sommes, une identité dynamique, qui s’étend et se replie sans cesse suivant une logique » décryptée par l’auteur. Elle amène à relativiser ou à comprendre certaines des identités auxquelles certains se raccrochent aussi en Europe. (ABu)
*** PAVLOS SOURLAS : La démocratie et l'autonomie. Editions Polis (33 Eolou Str., GR-10551 Athènes. Tél. : (30-210) 3643382 – fax : 3636501 – Courriel : info@polis-ed.gr – Internet : http://www.polis-ed.gr ). 2017, 440 p, 20 €. ISBN 978-960-435-543-3.
La plupart d'entre nous n’avons aucun doute que la démocratie est le meilleur des régimes existants. Mais paradoxalement, de sérieuses divergences existent entre nous pour ce qui est de justifier notre jugement. Les désaccords sont également légions lorsqu’est abordée la question de savoir quelle variante de la démocratie serait à privilégier. A quoi ces vues divergentes sont-elles dues ? Et comment pourrions-nous trouver un indice qui nous aide à dans la mesure du possible à s’y retrouver dans le dédale de toutes les opinions contradictoires ? Professeur de philosophie du droit à la faculté de droit de l'Université d'Athènes depuis 1990 et président du Comité exécutif de la Fondation du Parlement hellénique pour le Parlementarisme et la Démocratie, Pavlos Sourlas traite de ces questions dans les études de philosophie politique réunies dans ce volume. De manière directe ou indirecte, il présente de manière critique le travail à ce propos des principaux théoriciens du passé et contemporains en partant du principe que la démocratie est un objet complexe qui intègre une pluralité d'autorités morales et politiques. Ce qui, bien sûr, ne va pas sans controverses et interrogations : la liberté et l'égalité, le respect de formalités et l'attente de bonnes décisions, la protection des droits individuels, la formulation synthétique du bien commun, le vote secret et le dialogue citoyen, la participation et la représentation forment ensemble la démocratie. L'auteur est en désaccord avec ceux qui professent que la relation entre ces principes doit être hiérarchique, ce qui implique que soit déterminé la composante qui domine et celles qui, dans l’ordre, suivent. Il pense que chacun de ces principes doit être interprété en tenant compte de tous les autres, selon une méthode qui minimise les tensions entre eux. (AKa)
*** THANOS LIPOCITCH : La politique et la morale. Quel rapport ont-ils ? Editions Sideris (116 rue Solonos, Gr-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3833434 – fax : 3832294 – Courriel : contact@isideris.gr). 2017, 136 p., 9,50 €. ISBN 978-960-08-0737-0
La crise actuelle en Europe et en Grèce a un visage à la fois économique et culturel. Elle se déploie en crise de confiance dans les valeurs modernes, humanistes et libérales, et oppose de manière nihiliste identités individuelles et collectives. Professeur de psychologie politique à l'Université Panteion d’Athènes et éditorialiste dans plusieurs quotidiens de la capitale grecque, Thanos Lipocitch expose dans ces pages le concept d’une République compromise à la fois par un populisme nationaliste de la droite fascisante et un populisme nationaliste de gauche, voire aussi de la gauche anarchiste. Ainsi, lentement, se ferait jour une attitude fataliste et nihiliste pour diriger la République. Pour l’auteur, la foi dans les institutions démocratiques se perd, les individus, les groupes et les institutions se rabattant sur des idéologies et passions dépassées. En clair, les fantômes du passé, la violence sans excuses, l’irrationalisme, la négation de la vérité en politique reviennent au galop à travers le nivellement des valeurs culturelles. Le nationalisme raciste et le courant anarchiste conduiraient à la renonciation à la loi et à un messianisme politique mâtinés d’une phobie des hébreux et d’une islamophobie, le tout versant dans la violence apocalyptique et la diabolisation de l'autre. Pour Thanos Lipovitch, les jeux ne sont pas faits, mais la solution exigera des efforts et une détermination considérables, du courage et des prises de risques, sans compter le sens des responsabilités pour pouvoir revenir à la vérité en tournant le dos aux théories de la conspiration. La psychanalyse peut contribuer à ce que soient chassés, individuellement et collectivement, des fantômes du passé et à renouer avec les réalisations historiques positives afin de surmonter l'anxiété du moment. C’est pourquoi, à ses yeux, la possibilité de réunir la Politique et la Morale n’est pas morte... (AKa)