Il se dit ces derniers jours, de l’autre côté de la Manche, que Theresa May aurait été le jouet d’un apprenti-sorcier sinon indélicat, en tout cas fort maladroit : Jean-Claude Juncker ! Il s’y susurre sur le mode de la médisance que le président de la Commission européenne aurait profité d’apartés confidentiels avec la Première ministre britannique pour l’inviter de manière pressante à convoquer des élections législatives anticipées en vue de consolider sa majorité parlementaire – dix-sept sièges à peine... – à l’approche des négociations sur le Brexit.
Sachant que le divorce sera coûteux pour le Royaume-Uni (il le sera aussi pour l’Union, mais elle n’y est pour rien, tant il est vrai que, comme l’a dit Michel Barnier, « c’est le Royaume-Uni qui quitte l’Union européenne et non l’inverse ») et qu’il contraindra les dirigeants britanniques à prendre des décisions qui seront des couleuvres dures à avaler par les citoyens et les entreprises insulaires, pouvoir disposer ainsi d’une légitimité démocratique à la fois fraîche et numériquement consolidée semblait être un conseil de bon sens. L’idée était d’autant plus tentante que Mme May avait hérité son poste de David Cameron au lendemain du référendum du 23 juin de l’année dernière sans onction démocratique...
D’où que soit venu le conseil, du président de ‘Bruxelles’ ou des deux directeurs de cabinet choisis depuis comme victimes expiatoires, il s’est traduit, pour Theresa May, par un désastre, une déroute en rase campagne. En lieu et place des dix-sept voix de majorité dont elle disposait, la voici aujourd’hui réduite à quémander le soutien d’intégristes protestants nord-irlandais qui, au-delà de leurs obsessions sociétales, ne manqueront pas d’ajouter leurs propres revendications au registre des exigences britanniques, rendant plus complexe encore ce qui relevait déjà du Rubik's cube (EUROPE 11805). En l’occurrence, voilà qui ne fait les affaires ni de Mme May, ni de ses interlocuteurs européens.
Pour ceux-ci, les négociations à ouvrir le 19 juin deviennent plus difficiles parce que, a expliqué l’eurodéputé chrétien-démocrate allemand Elmar Brok, « la Grande-Bretagne n’a pas un gouvernement disposant d’une autorité réelle », ce qui rend leur déroulement comme leur issue plus imprévisibles que jamais. C’est d’autant plus vrai, juge Fitan O’Toole, que les Vingt-sept se retrouvent dans l’obligation de tenter « d’extraire un résultat rationnel d’un processus essentiellement irrationnel », eux qui sont appelés à poser une question fort simple : « Que voulez-vous vraiment, vous, les Britanniques ? ». Toutefois, si la question est simplissime, les réponses qu’ils y apportent sont, telles que les interprète l’auteur irlandais, passablement déraisonnables : « Et la réponse est que les Britanniques veulent ce qu’ils ne peuvent avoir. Ils veulent que tout change et que tout se passe comme avant. Ils veulent la fin de l’immigration, sauf pour tous les immigrants dont ils ont besoin pour faire tourner leur économie et leurs services de santé. Ils veulent que ce soit 1900, lorsque la Grande-Bretagne était une superpuissance et n’avait pas à faire d’insupportables compromis avec les étrangers » (The New York Review of Books, 10 juin).
Pour la Première ministre Theresa May, cette pierre irlandaise jetée dans le jardin britannique est d’autant plus désagréable que sa déconvenue électorale la contraint désormais à regarder la réalité en face : le « Brexit dur » dont elle s’était faite la championne a été désavoué au moins autant qu’elle dans les urnes la semaine dernière ! De qui se faisait-elle la porte-parole lorsqu’elle se voulait la « forte et stable » défenseuse des intérêts britanniques si ce n’est, avant tout, des siens propres en tant que dirigeante politique d’un pays sans boussole et de ceux d’un parti conservateur qui, renchérit Fitan O’Toole, « a plongé son pays dans une crise existentielle parce qu’il était trop faible pour résister à une minorité de fanatiques nationalistes et de barons de la presse tabloïd », ce qui, assassine-t-il, composait un alliage « aussi fort qu’une méduse et aussi stable qu’une puce ».
Plus prosaïquement, comment ne pas voir que se lève en Grande-Bretagne – et même en Angleterre – un vent de révolte contre la perspective d’un largage total des amarres avec le continent ?
Ce que le scrutin du 8 juin indique, c’est que les Britanniques qui avaient opté pour le Brexit se rendent compte que celui-ci ne sera pas sans inconvénients majeurs pour eux. Ils commencent à se rendre compte que, du fait de la dépréciation de la livre, les prix des voyages en avion et des paquets touristiques sont en hausse, tout comme commence à l’être leur facture énergétique. Ils découvrent petit à petit que des promesses pré-référendaires n’étaient que du vent, qu’ils n’auront aucunement la possibilité d’avoir un jour le beurre, l’argent du beurre et le sourire de la crémière. Ils prennent conscience que leur colère de citoyens ayant le sentiment d’avoir été abandonnés pourrait se retourner contre eux, qu’il aurait peut-être mieux valu rester au sein de l’Union et se battre pour la rendre plus protectrice que ne l’est leur pays – et ne la voulait leur gouvernement. Ils se rendent compte, comme l’a suggéré l’ancien ministre polonais Jacek Rostowski, que Theresa May a tenté de présenter comme un fait accompli le ‘Brexit dur’ – en vertu duquel pas d’accord aurait même mieux valu qu’un mauvais accord –, manipulation « dont ils se sont vengés dans les urnes » (Project Syndicate, 9 juin).
Theresa May a-t-elle comploté contre son peuple pour épancher sa soif de pouvoir personnel et partisan ? Si c’est le cas, elle ne peut rien reprocher au ‘Machiavel de Bruxelles’, même si le président Jean-Claude Juncker a de bonnes raisons, lui, de rire sous cape.
En attendant, pour le Brexit, les jeux sont moins faits que jamais. C’est le plus important, pour les Britanniques comme les Européens ! (À suivre)
Michel Theys