À l'occasion du 60ème anniversaire de la signature des Traités de Rome, l'agence EUROPE puise dans ses archives sans équivalent et republie pour ses lecteurs les articles des années 1957, 1967, 1977, 1987, 1997 et 2007 ayant relaté les célébrations de cet événement. EUROPE publie également les éditoriaux de ses 'pères fondateurs' ayant analysé l'adéquation entre les traités et les défis posés, décennie après décennie, au projet d'intégration européenne.
Voir les trois premiers volets de notre série : 1957 (EUROPE 11748), 1967 (EUROPE 11749), 1977 (EUROPE 11750)
L’essentiel :
Les traités de Rome sont nés d’une volonté de relance après l’échec, en 1954, de la Communauté européenne de la défense (CED). D’après Emanuele Gazzo, rédacteur en chef de l’Agence Europe, cette volonté doit être permanente pour maintenir l’Europe en mouvement vers plus d’intégration. Parce que le monde change et n’attend pas, prévient le président de la Commission européenne, Jacques Delors.
ÉDITORIAL – LA « SEMAINE ROMAINE » : UNE « RELANCE » DONT IL A FALLU PAYER LE PRIX
Ce n’est certainement pas sans émotion que nous sommes entrés aujourd’hui dans la salle des Horaces et des Curiaces où il y a 30 ans, jour pour jour (c’était un lundi pluvieux), les douze représentants des six États qui avaient fondé la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), signaient les Traités instaurant la Communauté économique européenne (CEE) et la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou Euratom).
Nous étions, avec les autres journalistes, exactement en face de la table qui divisait en deux, dans le sens de la longueur, la grande salle. Un espace d’une paire de mètres, limité par une longue cordelière accrochée à des petits poteaux en bois, nous séparait de la table. Derrière les douze « plénipotentiaires » (qui n’étaient pas nécessairement des Chefs de gouvernement, la mode des « sommets » n’étant venue que beaucoup plus tard), quatre rangées de chaises où avaient pris place des hommes politiques, diplomates et hauts fonctionnaires qui avaient contribué à l’élaboration des traités. Dès que la cérémonie de la signature commença, le cliquetis des appareils photo fut dominé par le bruit qui s’éleva de la ville : toutes les cloches de Rome sonnaient à toute volée.
Les célébrations suscitent émotion et souvenirs. Parfois, elles sont l’occasion de dresser des bilans. Est-il possible de faire un bilan de ce qu’ont produit ces trente ans du processus d’unification européenne ? Probablement pas, précisément parce qu’il s’agit d’un processus continu, qui se poursuit, qui connaît des hauts et des bas, des percées et des reculades, des succès et des échecs.
Il s’agit aussi d’un processus dans lequel il serait difficile de distinguer ce qui, dans les changements qui sont intervenus, se serait produit de toute manière. Comparer la prospérité relative d’aujourd’hui avec la misère de l’époque n’est pas vraiment significatif. Juger ce qui se serait passé si les Six n’avaient pas pris en 1950 – disons bien en 1950 – l’initiative qui est à l’origine de ce processus est également difficile.
D’autant plus qu’il est pratiquement impossible de définir un « but final ». Dans l’histoire des peuples, on peut reconnaître une « direction », mais qui peut dire de quoi notre avenir sera fait ?
On peut constater qu’à côté d’une interpénétration de la société européenne, qui était de toute manière inévitable, bien des barrières subsistent ; que le « marché commun », qui était promis aux Européens pour 1969 au plus tard, leur est promis maintenant pour 1992, à la condition que… On constate aussi que l’« union économique » qui est inscrite quand même dans le préambule, n’est toujours pas en vue, et que, par conséquent, l’Europe n’a pas la puissance de sa dimension quantitative.
Ce qui nous frappa dans les propos que prononça Paul-Henri Spaak, ministre belge des Affaires étrangères, ce jour-là, fut son allusion à l’avenir : « Si nous parvenons à poursuivre et à achever l’œuvre… ce 25 mars 1957 sera une des plus grandes dates de l’histoire de l’Europe ». Où le « si » est le mot sur lequel on doit réfléchir. Cela signifie que rien n’est donné, rien n’est garanti sans une volonté déterminée d’aller de l’avant. Spaak était conscient, peut-être plus que d’autres, du fait que le terrain sur lequel on bâtissait n’était pas d’une solidité à toute épreuve.
Les traités de Rome ouvrirent sans doute la voie à une intégration progressive des économies européennes dans un cadre de progrès social, mais ils avaient leur origine – tous ceux qui ont vécu et souffert cette époque s’en souviennent – dans la nécessité urgente de stopper le processus de dégradation de l’entreprise européenne qui s’était manifesté avec éclat par l’échec de la Communauté européenne de défense (CED) en 1954 et qui menaçait de détruire l’embryon de la future « Europe totale » qui s’appelait CECA. Cet embryon apparaissait comme ayant un caractère sectoriel et accidentel ; en réalité, il était doté déjà d’une structure supranationale explicite, et contenait les « gènes » de l’union politique et de la défense commune.
C’est ainsi qu’après le rejet de la CED, le mot d’ordre fut « la relance ». Relance de l’idée européenne, relance des instruments qui auraient permis de reprendre le chemin de l’intégration sur un plan élargi. Cette relance aboutit aux traités de Rome, grâce à l’action d’hommes politiques courageux qui acceptèrent, à contrecœur, un certain degré de régression par rapport à ce qui avait été acquis auparavant.
Il fallait payer ce prix, mais ces hommes clairvoyants avaient injecté dans ces textes une dose de dynamisme qui, selon eux, devait permettre, malgré tout, de reprendre la marche vers l’avenir.
Les Traités de Rome sont nés d’une volonté de relance. Cette volonté doit être permanente : c’est la leçon qu’on peut tirer des événements d’antan comme de ceux d’aujourd’hui.
Emanuele Gazzo
TRENTIÈME ANNIVERSAIRE DU TRAITÉ DE ROME : TINDEMANS, DELORS, PLUMB INCITENT LES EUROPÉENS À SE TOURNER VERS L'AVENIR
ROME (EU), mercredi 25 mars 1987 – « Les historiens affirment que les réalisations européennes n’ont été envisagées ou réalisées que sous l’empire de la crainte… Où trouver une politique européenne intelligente en l’absence manifeste d’une telle pression ? N’avons-nous pas entendu dire que le cadre européen existant ne se prêtait pas à de nouvelles initiatives ? S’il en est ainsi, n’avons-nous pas le devoir de le modifier afin que l’édification européenne et son accomplissement ultérieur ne soient pas entravés ? Notre génération est supposée fournir cet effort ».
C’est le président du Conseil des ministres de la Communauté M. Leo Tindemans, qui l’a affirmé au cours de la cérémonie de commémoration du 30ème anniversaire du traité de Rome, qui s’est déroulée dans la matinée du 25 mars dans la salle des Horaces et des Curiaces au Capitole, en présence des présidents des institutions européennes et du président de la République italienne.
Selon M. Tindemans, « le seul serment que nous devons prêter ici à Rome… consiste à jurer que nous n’aurons de cesse [d'aller de l'avant] tant que l’Union européenne ne sera pas réalisée ». Il a insisté sur la nécessité de prendre des mesures radicales concernant les moyens financiers de la Communauté, la réforme de la Politique agricole commune (PAC) et la cohésion : si on réussit à associer l’Acte unique à ces trois réformes et à « réaliser cet ensemble dans un style qui ne cède en rien à celui de nos prédécesseurs de 1957 », l’avenir européen pourrait être favorable. Il ne faut pas, a dit M. Tindemans, réserver à l’Acte unique le même sort qu’à d’autres projets de grande envergure.
Si nous nous tournons vers ces trente dernières années, a dit à son tour le président de la Commission européenne, M. Jacques Delors, « elles risquent de nous renvoyer le reflet de nos insuffisances et de notre myopie ». Au cours de ces trente années, a-t-il constaté, s’est affirmé en Europe « un modèle de civilisation original fondé sur l’équilibre des rapports entre l’individu et la société ».
Si l’Europe est restée en mouvement, cela est dû aussi, a affirmé le président de la Commission, à la « construction institutionnelle aussi originale que géniale » qu’ont réalisée les auteurs du traité de Rome, construction dans laquelle la Commission représente une « instance stratégique ». « Les crises passent et les institutions demeurent », a ajouté M. Delors, qui a vu dans la Communauté « une vigueur nouvelle » liée à l’adoption de l’Acte unique européen, « réforme substantielle annonçant une nouvelle frontière pour l’Europe ». « Toutes les décisions que nous allons prendre, a assuré M. Delors, faciliteront le retour à la confiance, le dynamisme de nos producteurs et, bien entendu, l’emploi ».
Cependant, M. Delors s’est posé une série de questions : le message des jeunes et les appels « souvent angoissés » des pays du Tiers Monde sont-ils souvent entendus ? Qui prend aujourd’hui les initiatives « dans ce domaine vital de la sécurité et de la stratégie » ? « Où sont les nouveaux pôles de croissance économique, de découvertes scientifiques et technologiques ? » « Attention, le monde va plus vite que vous ne le pensez, a dit M. Delors, et trop souvent, l’Europe donne la fâcheuse impression de palabrer sur le quai de la gare, alors que s’élancent les nouveaux trains de l’histoire ».
Le président du Parlement européen Sir Henry Plumb, a relevé des développements encourageants dans la Communauté, notamment sur le front institutionnel. Le Parlement européen, a-t-il dit, « prépare une nouvelle impulsion en faveur de l’Union européenne, une impulsion que j’appuie entièrement. Nous attendrons davantage, en termes de résultats institutionnels, de ce que nous avons pu obtenir de l’Acte unique ». En réaffirmant le rôle propre du Parlement européen, Sir Henry a dit que « ce n’est pas seulement aux gouvernements de décider la future structure politique de l’Europe… Je pense que Jean Monnet ne s’attendait pas à ce que le Conseil devienne si dominant dans le cadre institutionnel. Évidemment, du pouvoir a été transféré des États membres à la Communauté. Seulement, le Parlement européen peut rendre ceci démocratiquement acceptable ».
Repères chronologiques :