Tous les chemins mènent à Rome et celui de l'Europe passera inévitablement par la Ville Éternelle, samedi 25 mars, où les Européens - dirigeants et simples citoyens - se souviendront, malgré l'absence vraisemblable des Britanniques, de la signature du traité de Rome instaurant la Communauté économique européenne, soixante ans plus tôt par six pays fondateurs.
Ce rendez-vous de Rome ne sera pas la célébration d'un anniversaire, mais « l'acte de naissance de l'Europe à vingt-sept », a déclaré le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, en présentant mercredi 1er mars aux députés européens cinq options de l'institution européenne sur la manière d'organiser la vie commune à vingt-sept États membres d'ici à 2025, une fois le divorce avec le Royaume-Uni consommé. « Quo vadis Europa ? », s'est-il interrogé, estimant que le temps était venu de réfléchir à nouveau à de nouvelles réponses à des questions aussi vieilles que le jeune âge de l'Union européenne.
En présentant les cinq options combinables de la Commission, M. Juncker n'a pas souhaité exprimer sa préférence, estimant que le rôle de l'institution européenne était d'abord de poser les termes du débat et de lancer une réflexion dont les gouvernements, les parlements nationaux et la société civile devront se saisir en vue des élections européennes de 2019.
La Commission n'a pas à faire énoncer de 'diktat' dans un « splendide isolement », a-t-il considéré, mesurant aussi « la déception de ceux qui auraient préféré que j'annonce la couleur dès aujourd'hui » (voir autre nouvelle pour la réaction des députés). Il a néanmoins estimé que l'Europe ne pouvait se résumer à une simple zone de libre-échange ou à la monnaie unique, ces deux instruments étant d'abord au service des citoyens.
Ne pas prendre position permet aussi à la Commission de placer les États membres devant leurs responsabilités pour décider ce qu'ils veulent faire ensemble à l'avenir. Lors des sessions de travail préparatoires du Collège des commissaires (EUROPE 11735), l'un d'entre eux aurait appelé à traiter les gouvernements comme on traite quelqu'un qu'on aime, en cessant de les gâter, de les traiter avec indulgence, mais en les forçant à assumer, a rapporté une source interne à l'institution.
Cinq scénarios pour l'Europe à vingt-sept en 2025
Le chrétien-démocrate luxembourgeois a opté pour un langage réaliste sur les missions à confier à l'Europe dans un monde instable et à l'heure où les Britanniques s'apprêtent à signifier officiellement leur volonté de quitter l'Union. « Notre tâche est de montrer ce que l'Europe peut ou ne peut pas faire », a-t-il indiqué, invitant ses interlocuteurs à « ne pas prétendre que l'Europe peut résoudre, seule, tous les problèmes », tels que le chômage.
Pour susciter le débat, la Commission propose donc cinq options déjà présentes dans le débat public et énonçant les possibles missions qui pourraient être confiées à l'Union et les modèles organisationnels pour y parvenir :
(1) le statu quo : l'Union se concentre sur des objectifs resserrés (approfondissement du marché unique, lutte contre le terrorisme et les changements climatiques, défense, accords commerciaux ciblés) sur lesquels elle peut avoir une réelle valeur ajoutée, en se basant sur les objectifs inscrits dans la 'Déclaration de Bratislava' (EUROPE 11626) ;
(2) le marché intérieur et rien d'autre : l'Union adopte la vision britannique visant à faire de l'Europe un grand marché débarrassé de ses valeurs fondamentales, un scénario qui - de l'aveu même de la Commission - comporte le risque d'« une course au moins-disant » social et fiscal ;
(3) autoriser les avant-gardes : les États membres qui le souhaitent s'intègrent davantage dans des domaines tels que la défense, la justice et les affaires intérieures, l'harmonisation fiscale notamment au niveau de la zone euro. Cette option d'une Europe à géométrie variable, qui laisse aux autres États la possibilité de rejoindre plus tard une avant-garde, est « intéressante », mais est aussi « plus compliquée à faire comprendre aux citoyens » et pose la question de « l'homogénéité », a dit M. Juncker.
(4) faire plus avec moins : l'Union est capable d'avancer beaucoup plus vite dans certains domaines prioritaires (l'innovation, la gestion du phénomène migratoire, le commerce), mais délaisse d'autres politiques sectorielles telles que le contrôle des aides d'État, l'emploi et les affaires sociales, tandis que le budget de l'UE est redéfini pour s'adapter à ces nouvelles priorités.
(5) poursuivre l'intégration européenne : l'Union décide de communautariser davantage de domaines d'action (unions budgétaire et de la défense). Elle se dote d'un budget en conséquence et de mécanismes plus rapides pour décider et faire respecter les règles.
Selon la Commission, l'heure n'est pas, à ce stade, d'évoquer une éventuelle révision des traités. Les discours sur une refonte institutionnelle n'intéressent pas les citoyens, mais « uniquement ceux installés dans le confort de la bulle bruxelloise », a estimé M. Juncker. Et d'ajouter : « Cela viendra lorsqu'il y aura volonté collective qui n'existe pas aujourd'hui ».
Afin d'étayer le Livre blanc sur l'avenir de l'UE présenté ce mercredi, la Commission annonce qu'elle soumettra, d'ici à l'été, des documents de réflexion sur les thématiques suivantes : - la dimension sociale (fin avril) ; - l'accompagnement de la mondialisation (mi-mai) ; - l'approfondissement de l'Union économique et monétaire (fin mai) ; - l'avenir de l'Europe de la défense (début juin) ; - l'avenir du budget de l'UE (fin juin).
Après l'été, M. Juncker prononcera, mi-septembre, le discours sur l'état de l'Union du président de la Commission au cours duquel il offrira sa propre vision de l'avenir de l'UE. Le Conseil européen de décembre devrait être l'occasion pour les États membres de prendre position.
Mais le réel moment du choix démocratique devrait se présenter lors des prochaines élections européennes, a estimé M. Juncker. Il a plaidé pour que les citoyens européens soient à nouveau en mesure de décider qui présidera la Commission après 2019, comme ce fut le cas en 2014 lorsqu'il fut lui-même désigné 'Spitzenkandidat' de la famille chrétienne-démocrate. « Croyez-moi, je ne suis ni fatigué, ni à court d'idées, au contraire. Et vous allez voir! », a-t-il enfin lancé à ses détracteurs qui l'accusent notamment d'avoir annoncé trop tôt qu'il quitterait le navire à la fin de son premier mandat. (Mathieu Bion avec la rédaction)