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Bulletin Quotidien Europe N° 11729
Sommaire Publication complète Par article 24 / 24
BIBLIOTHÈQUE EUROPÉENNE / Bibliothèque européenne

N° 1171

*** JOSEPH E. STIGLITZ : L’euro. Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe. Editions Les liens qui libèrent (2 impasse de Conti, F-75006 Paris. Internet : http://www.editionslesliensquiliberent.fr ). 2016, 504 p., 25 €. ISBN 979-10-209-0406-5.

Prix Nobel d’économie en 2001, Joseph Stiglitz ne compte pas que des amis dans la profession. Son dernier livre ne risque pas d’arranger les choses, en tout cas du côté de Berlin et de Francfort, voire même dans le quartier européen de Bruxelles. C’est que cet ancien économiste en chef de la Banque mondiale n’est pas tendre pour les fondateurs de la zone euro, et moins encore pour tous ceux qui se trouvent à la barre depuis que celle-ci affronte la crise née en 2008. Tous ont commis l’erreur de croire que limiter les déficits budgétaires et les dettes publiques était indispensable – et suffisant – pour faire fonctionner une monnaie unique. Et l’erreur a tourné à la faute car, à persévérer dans cette croyance relevant à ses yeux de l’idéologie, « ils ont créé un système divergent, qui a puissamment contribué à la stagnation de la zone euro et à l’affaiblissement continu de sa solidarité politique ». D’où sa question : est-il réellement raisonnable de crucifier le projet européen « sur la croix de l’euro » ? Non. Non car l’euro n’est pas condamné à fonctionner sur les bases funestes qui sont aujourd’hui les siennes. Du moins si les responsables politiques acceptent de changer leur fusil d’épaule car, sinon, « un divorce à l’amiable serait de loin préférable à l’actuelle navigation à vue ». Inutile de préciser que ce propos et l’analyse détaillée qui le fonde dérangent dans certains milieux !

L’analyse de Stiglitz est trop ample et fouillée que pour être décrite et cernée en quelques paragraphes. Quelques coups de sonde permettent toutefois de discerner quelques-unes des raisons qui expliquent sa colère à propos de l’euro, « conçu avec un mélange de mauvaise science économique et d’idéologie perverse ». Ancien conseiller du président Clinton, l’auteur observe ainsi, par exemple, que la Troïka a très largement imposé à la Grèce les traitements que le Fonds monétaire international réservait aux pays ayant besoin de son aide, soit des politiques économiques prétendument « saines » mais fondées sur des théories « fausses » qui ont très souvent fait le lit de récessions et de dépressions. Il s’emploie aussi à montrer qu’un « désir persistant d’intégration économique désynchronisée de l’intégration politique » peut s’avérer préjudiciable pour le plus grand nombre – ce que les divers projets de partenariats de commerce et d’investissement confirment à leur manière, eux qui « visent à mettre la puissance de la mondialisation au service de quelques-uns ». Dans sa ligne de mire, Joseph Stiglitz a prioritairement le néolibéralisme qui a contribué à faire dérailler l’euro, et plus largement l’Union européenne. « Le programme économique néolibéral n’est peut-être pas parvenu à faire monter les taux de croissance moyens, mais il a réussi, sans l’ombre d’un doute, à faire monter l’inégalité », accuse-t-il tout en rappelant à certains de ses pairs économistes que « le PIB peut augmenter et la situation de la plupart des gens se dégrader ». Autre vice de fabrication de l’euro, il n’a pas été tenu compte de l’évidence « que les marchés laissés à eux-mêmes ne sont pas efficaces », les systèmes financiers n’ayant pas été assez réglementés que pour les empêcher de jouer au yoyo « entre booms et effondrements ». Enfin, ce « J’accuse » qui porte sans doute le fer au cœur du problème que subit la zone euro et, surtout, trop de ses citoyens : « On a tenu à ne pas organiser la zone euro comme un espace où les pays forts seraient censés aider ceux qui ont un problème temporaire. Ce choix a peut-être un certain attrait aux yeux d’électeurs égoïstes. Mais sans un minimum de partage des risques, aucune union monétaire n’a la moindre chance de fonctionner »…

Voici quelques-unes des pistes qui, parmi beaucoup d’autres, sont explorées, méditées et commentées dans ces pages. Elles amènent Joseph Stiglitz à formuler « de sinistres conclusions », celles-ci étant toutefois tempérées par sa conviction que « le projet européen est trop important pour qu’on laisse l’euro le détruire ». Aussi avance-t-il un ensemble de changements qui, dans la structure et les politiques de la zone euro, devraient permettre à celle-ci de bien fonctionner, au bénéfice de tous. Il ne se fait toutefois pas trop d’illusions, jugeant que nombre des réformes qu’il préconise se heurteront vraisemblablement à la résistance de dirigeants « qui préfèrent le rôle sûr de gros poisson dans une petite mare à la perspective de jouer un rôle incertain dans une Union européenne/zone euro plus importante politiquement ». Si tel devait être le cas, avertit-il, il ne restera que trois voies possibles. D’abord, la poursuite de la « navigation à vue » actuelle, à savoir « faire le minimum pour empêcher l’éclatement de la zone euro mais pas assez pour lui rendre la prospérité ». La deuxième voie serait celle de la création de l’euro flexible, à savoir « la mise en place d’un système où des pays (ou groupes de pays) différents pourraient avoir chacun leur propre euro », la valeur de chacun d’eux flottant au sein d’une fourchette comme les devises nationales au temps du Système monétaire européen. La fourchette pourrait au fil du temps être réduite, l’aboutissement étant une monnaie unique qui atteigne enfin cette fois « ses objectifs : promouvoir la prospérité, la solidarité européenne et l’intégration politique ». La dernière voie est enfin celle du « divorce à l’amiable » qui devrait passer, aux yeux de l’auteur, par un… « départ de l’Allemagne » qui, en entraînant certains pays d’Europe du Nord, permettrait aux pays du Sud de sortir la tête de l’eau en ajustant leur taux de change par rapport à ces pays. Ne vous étonnez donc pas si ce prix Nobel n’est pas en odeur de sainteté du côté de Berlin… Michel Theys

*** CONSTANTINOS COLMER : La sortie de l'euro. Stopper l’immigration clandestine. Editions Livanis (98 rue Solonos, GR-10680 Athènes. Tél. : (30-210) 3661200 – fax : 3617791 – Courriel : webmaster@livanis.gr – Internet : http://www.livanis.gr ). 2016, 320 p., 16,50 €. ISBN 978-960-14-3109-3.

Même si elle a échoué, la politique des mémorandums se poursuit pour la troisième fois, entraînant la contraction du PIB grec, la prolongation de la « Grande récession » et une nouvelle augmentation du chômage. Pour l’auteur, économiste et correspondant en Grèce du journal financier suisse "HandelsZeitung", le pays est insolvable et reste pris dans le piège de la stagnation qui lui promet une augmentation continue de sa dette extérieure. Il s’y ajoute un nouveau problème, à savoir l'instabilité du système bancaire. Tout concourt à une sortie de l'euro par la nationalisation de la Banque de Grèce et la mise en circulation forcée d’une « nouvelle drachme » fiduciaire qui, en ajustant les taux et par le biais de certaines dispositions du système de crédit, alimentera le marché au comptant. Les trois quarts de la transition vers la monnaie nationale ont déjà été accomplis par le « contrôle des capitaux », seul restant désormais le retour de la dette extérieure à la drachme. L’auteur se fait aussi accusateur, expliquant que 95% des prêts européens accordés au cours des sept dernières années ont servi à refinancer les banques de l'Union – leur évitant ainsi de tomber en faillite – et que seuls 5% de cette manne est allée à la Grèce. Par contre, celle-ci a bien été contrainte d’accepter… 100% de la nouvelle dette ! Pendant ce temps-là, plus de cent mille immigrants illégaux sont entrés en Grèce en 2016, alors que l’accord entre la Turquie et l’Union est en vigueur. D’après l’auteur, la sortie de la Grèce de la monnaie unique aurait pour effet de décourager les immigrants illégaux attirés par l'euro. De toute manière, après le Brexit, il est devenu impossible de ne pas voir que l'Union européenne est une machine à illusions. Les 86 milliards d’euros prêtés à la Grèce le 23 mai dernier sont précisément autant d’illusions, même le Fonds monétaire international ayant mangé sa parole en restant dans le programme de sauvetage comme consultant en dépit de la totale « colonisation » du pays. Il était impossible, dès lors, d’éviter le « tsunami » des nouvelles taxes et la vente des biens publics, d’éviter aussi que l'Etat grec s’attaque un peu plus encore aux pensions et aux avantages sociaux, cela alors que le refus allemand que la dette grecque soit réduite continue d’empêcher Athènes à faire profiter l’économie grecque de l'assouplissement du crédit offert par la Banque centrale européenne. Dès lors, seule une victoire en Allemagne de ceux qui prônent un Grexit et qui mènent la croisade contre les immigrants illégaux et les réfugiés pourrait débloquer la situation. Si cette Allemagne-là rallie à elle l’Europe du Nord sous influence germanophone, Constantinos Colmer envisage un scénario inédit de rupture : « Peut-être l’Italie la première, puis les pays ibériques et la France enfin suivront-ils alors l'exemple britannique en participant à une zone de libre-échange » qui tournera le dos à la gouvernance de l'Union européenne par une « l’élite incontrôlable de Bruxelles ». La Grèce en sera alors le catalyseur, elle qui aura cessé d’être un petit animal juste bon à faire l’objet d’expériences de laboratoire… (AKa)

*** PANOS KAZAKOS : La drachme n’est pas la solution. Les implications économiques et politiques d’une sortie de la Grèce de la zone euro (Grexit). Editions Epikentro (9 rue Kamvounion, GR-54621 Thessalonique. Tél. : (30-231) 0256146 – fax : 0256148 – Internet : http://www.epikentro.gr ). 2016, 248 p., 12 €. ISBN 978-960-458-710-0.

Cette étude porte principalement sur les implications économiques et politiques d’une possible sortie de la Grèce de la zone euro en tenant compte des structures politiques et économiques et des traditions nationales en Grèce. La menace du Grexit risque de revenir à l’ordre du jour suite aux résultats du troisième mémorandum. Selon l'auteur, professeur de relations économiques européennes et internationales à l'Université nationale d'Athènes, ce dernier programme d’assainissement économique se voulait, comme les précédents, un plan radical et essentiellement libéral pour remédier aux défaillances de l'Etat grec et à la corruption généralisée. Toutefois, ces mémorandums se sont heurté à un mélange d'égoïsme des élites, de traditions politiques, d’intérêts commerciaux puissants, d’institutions faibles, d’idées reçues et de valeurs d’un autre temps. Or, avertit le Pr. Kazakos, ces mêmes facteurs agiront toujours si le pays sort de la zone euro. Sur le plan économique, le retour à la monnaie nationale plongera le pays dans une nouvelle récession profonde et reportera les espoirs d’un retour à la croissance à un avenir indéterminé. Cela peut provoquer un cercle vicieux de dévaluation-inflation-amortissement, ce qui rendrait impossible le contrôle des finances publiques en raison de la dynamique du système politico-économique. Sortir de la zone euro, voire carrément de l’Union, paralyserait le pays en même temps qu’il réduirait de manière spectaculaire les possibilités d'accès aux capitaux et aux fonds publics, ceux de l’Union en tout premier lieu. Toute perspective d’embellie économique serait renvoyée, par conséquent, aux… calendes grecques, ce qui n manquerait pas de discréditer un peu plus encore le monde politique grec. Enfin, une nouvelle forte baisse des revenus résulterait d’un Grexit, la hausse du chômage et l'incertitude conduisant sans nul doute à de nouvelles vagues de grèves, à des revendications sociales de plus en plus dures, voire même à des pratiques anticonstitutionnelles plongeant le pays dans un cercle de violence et d’instabilité politique. L'extrémisme politique se trouverait renforcé ainsi que le populisme bonapartiste. L'auteur conclut qu’à la sortie de la zone euro, il est préférable d'opter pour la mise en œuvre du programme d'ajustement, quel que soit le prix à payer. (AKa)

*** ALBRECHT CORDES, MARGRIT SCHULTE BEERBÜHL (sous la dir. de) : Dealing with Economic Failure. Between Norm and Practice (15th to 21st Century). Peter Lang (42-50 Eschborner Landstraße, D-60489 Francfort. Tél. : (49-69) 780700 – fax : 78070550 – Courriel : frankfurt@peterlang.com – Internet : http://www.peterlang.com ). 2016, 267 p., 53,20 €, 43 £, 69,95 $. ISBN 978-3-631-65825-3.

Coordonné par deux historiens (Albrecht Cordes enseigne à l’Université Goethe de Francfort et est spécialiste de l’histoire prémoderne du droit commercial et de l’histoire juridique de la Ligue hanséatique, tandis que Margrit Schulte Beerbühl, professeur à l’Université de Düsseldorf, s’est focalisée sur les migrations d’Allemagne vers la Grande-Bretagne et les premiers réseaux marchands modernes transnationaux, cet ouvrage est le prolongement d’une conférence organisée en février 2014 à l’Institut Max Planck pour l’histoire juridique européenne dans le cadre d’un programme de recherche consacré à la « résolution extrajudiciaire et judiciaire des conflits ». De quelle manière les sociétés médiévales et modernes ont-elles traité et traitent-elles les échecs économiques, en particulier les faillites mais pas seulement ? L’échec d’une entreprise est-il une défaite définitive, voire même carrément un crime punissable ? N’est-il pas plutôt à considérer comme un simple incident, un accident de parcours susceptible d’être même transformé par la suite en succès ? Menant notamment le lecteur à Anvers, Stockholm, Venise, Paris, Lyon et Hambourg à des périodes allant des débuts du XVIème siècle jusqu’à l’époque moderne et même à l’Allemagne contemporaine, les auteurs des dix chapitres montrent combien les mentalités ont évolué à ce propos. Comme Margrit Schulte Beerbühl le relève dans son introduction, le temps n’est plus où, dans la Grande-Bretagne d’avant 1820, un débiteur insolvable était même passible de la peine… capitale. Par leurs regards qui fournissent des observations fondées sur des disciplines et spécialisations académiques diverses ainsi que des sensibilités nationales reflétant la diversité européenne, les auteurs réunis dans ces pages éclairent très utilement la manière dont les esprits ont évolué et ont fait petit à petit le lit d’approches alternatives en matière de résolution des conflits liés à une incapacité de rembourser une dette. Un livre d’actualité tant il est vrai que, hier comme aujourd’hui, le pourcentage de firmes qui échouent au cours de leurs cinq premières années d’existence reste bien plus élevé que celles qui réussissent… (PBo)

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