Daniel Cohn-Bendit a déclaré un jour, en faisant référence à la philosophie de la complexité chère à Edgar Morin : « L’utopie est le rêve nécessaire et la réalité le défi permanent. » À Bratislava, personne n’a jugé que rêver était nécessaire pour sortir l’Union européenne du mauvais pas où elle se trouve. En l’absence du déserteur britannique, les Merkel, Hollande et consorts ont apporté une contradiction violente à Donald Tusk qui, dans sa lettre d’invitation au sommet, leur avait écrit : « Après le ‘Brexit’, le business as usual n’est pas une option ». Or, ils ont travaillé comme d’habitude dans cette enceinte qui réunit bien les plus hauts dirigeants politiques de l’Union hissés sur leurs boucliers comme lors d’une rencontre de chefs gaulois, mais où l’Europe en tant que bien commun, les citoyens européens et leurs intérêts bien compris sont absents. Pire, dramatiquement absents, car c’est bel et bien l’idéal européen qu’on assassine. Prétendument en notre nom…
En réalité, la déconvenue n’est pas de mise, car il était écrit que Bratislava déboucherait au mieux sur une fallacieuse paix des braves. Tout devait être fait pour éviter avant tout une scène de ménage aux effets déplorables quelques semaines après le ‘Brexit’. Tout a été fait à cette fin, les notaires-technocrates au travail visant avant tout à calmer la vindicte orientale contre la répartition équitable des demandeurs d’asile prônée un an plus tôt par Jean-Claude Juncker. Depuis lors, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts qui enjambent le Danube et la Vistule, charriant au passage certaines idées nauséabondes d’un passé que l’on croyait révolu. Les pompiers de service semblent donc d’abord avoir voulu s’attaquer au foyer le plus menaçant, balayant le reste sous le tapis d’une « feuille de route » qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est rien d’autre que le cache-sexe de leurs profondes divisions. Que fallait-il attendre d’autre de la part d’une Union qui, ainsi que l’a très justement rappelé le président du Parlement européen, Martin Schulz, quelques heures avant le rendez-vous slovaque, « est aussi forte que ses États membres le lui autorisent » ? Que pouvait-on aussi espérer de mieux alors que, selon le chercheur Loïc Nicolas (Le Soir, 8 septembre), « l’étoffe dont on faisait jadis les bâtisseurs de mondes, les visionnaires, les hommes d’État est aujourd’hui passée de mode » ?
Tout n’est toutefois peut-être pas encore complètement perdu. Grâce soit rendue à Matteo Renzi qui, à Bratislava, a osé mettre bas le masque de l’hypocrisie dont il était, comme les autres, affublé. Le président du Conseil italien a ainsi refusé de se compromettre dans la conférence de presse soi-disant symbolique entre la chancelière Merkel et le président Hollande, avouant ouvertement, ainsi qu’en ont rendu compte de manière précise Solenn Paulic et Mathieu Bion, « ne pas partager leurs conclusions sur l’économie et la migration » (EUROPE 11626). Selon Donald Tusk, les Vingt-Sept se sont engagés, à Bratislava, à « corriger les erreurs du passé ». Fort bien. Est-ce à dire que, grâce à eux, plus aucun réfugié ou migrant ne mourra encore en Méditerranée, quelque part entre la côte libyenne et la Sicile ? Est-ce à dire que, comme Matteo Renzi les y avait exhortés lors de son déplacement sur l’île – vraiment symbolique ! – de Ventotene, l’Europe est vraiment sur le point de « revenir à l’Europe des valeurs plutôt qu’à celle de la finance » ? Non, ce sont là des questions fondamentales qui ont été balayées sous le tapis et qui font que le « Je vous ai compris ! » de Bratislava n’est pas crédible. Il ne l’est en réalité ni pour les europhobes ni pour les Européens qui aspirent à une autre Europe, à une vraie Europe.
À vrai dire, le meilleur commentaire sur la réunion de Bratislava (comme sur beaucoup de Conseils européens auparavant) a été écrit voici près de… soixante-sept ans. Il est de la plume de l’écrivain et penseur suisse Denis de Rougemont, l’un des chantres du fédéralisme personnaliste qui observa en 1949, à propos du Conseil des ministres du naissant Conseil de l’Europe : « (…) les pouvoirs que détiennent les ministres étant strictement nationaux, leur addition ou juxtaposition n’irait-elle point créer, sur le plan de l’Europe, un danger pire que l’absence de pouvoir, une sorte de frein automatique, un véritable anti-pouvoir, qu’il s’agirait alors de renverser pour établir l’union réelle ? » Telle est bel et bien la seule et vraie question à se poser aujourd’hui, alors que ce sont les plus hautes incarnations politiques des pays de l’Union qui se sont emparées des leviers de commande au détriment des institutions et organes – la Commission, le Parlement européen… – censées incarner le bien commun. Dans une récente tribune au Monde (15 septembre), Jacques Delors observe que c’est la « jeune génération » qui, « mieux que quiconque, pourra porter un renouveau de l’Europe ». Voilà qui est voir la réalité en face. Pour que ceux-ci s’engagent « dans le combat politique », peut-être serait-il sage de revenir alors, et d’urgence, à l’idée émise dans cette rubrique (Repères du 15 juillet 2017, EUROPE 11594) de convoquer une Convention des jeunes de moins de trente-cinq ans pour qu’ils disent leur vision de l’Europe, celle dans laquelle ils souhaitent vivre, travailler, aimer. À l’évidence, ce ne sera pas celle, étriquée, maladive, dont on a, dit-on, creusé les fondations à Bratislava… Michel Theys