*** NICOLAS STENGER : Denis de Rougemont. Les intellectuels et l’Europe au XXe siècle. Presses universitaires de Rennes (UHB Rennes 2, Campus de la Harpe, 2 rue du doyen Denis-Leroy, F-35044 Rennes cedex. Tél. : (33-2) 99141401 – fax : 99141407 – Internet : http://www.pur-editions.fr ). Collection "Histoire". 2015, 410 p., 22 €. ISBN 978-2-7535-3616-6.
Cet ouvrage est la version remaniée d’une thèse de doctorat d’un historien qui est aujourd’hui chargé d’enseignement à l’Université de Genève. Il est une mine d’or pour ceux qui, dans l’Europe sans boussole qui est la nôtre, se souviennent qu’il faut savoir d’où l’on vient pour savoir où l’on veut aller – ou, du moins, où l’on aurait pu aller et où l’on pourrait peut-être aller encore si… Fondé sur l’exploitation d’archives inédites déposées en Suisse, en Italie, en France, en Belgique et aux États-Unis, le travail impressionnant de minutie de Nicolas Stenger met en lumière le cheminement intellectuel, personnaliste et militant de l’écrivain suisse Denis de Rougemont. Il éclaire ainsi l’engagement d’un intellectuel non-conformiste parmi d’autres intellectuels dans les années qui ont précédé et suivi la Seconde Guerre mondiale, ce qui permet notamment de revenir sur la genèse de la construction européenne et sur des épisodes qui expliquent moins pourquoi l’Union européenne est devenue ce qu’elle est que les raisons pour lesquelles l’idéal fédéraliste affermi dans la Résistance aux nazis et autres fascistes s’est révélé incapable d’ébranler des souverainetés nationales pourtant fragilisées au sortir des années ayant conduit au conflit mondial.
A travers les chapitres de son livre, l’auteur montre d’abord combien et en quoi « l’engagement » dans la Cité a pu différer chez Rougemont et Sartre, avant de s’employer à cerner « l’esprit européen » dont le Suisse avait fait le thème de sa conférence aux Rencontres internationales de Genève le 8 septembre 1946, le jour même de son quarantième anniversaire. Nicolas Stenger montre que ce texte définit certains fondements culturels de sa vision de l’Europe et que ces Rencontres ont constitué un moment fondateur de l’européisme intellectuel, même si des voix déjà discordantes se firent entendre, augurant des querelles de chapelles et, plus encore, des visions idéologiques divergentes qui allaient éclater avec l’entrée dans la « guerre froide ». Dans la deuxième partie, il expose et analyse les « espoirs et désillusions militants » des fédéralistes au cours de la période allant de la « campagne des Congrès » jusqu’à la si décevante création, à leurs yeux, du Conseil de l’Europe. A travers la participation de l’écrivain aux Congrès de Montreux et de La Haye, à travers l’analyse de ses relations avec les responsables de l’Union européenne des fédéralistes et ceux du Mouvement européen, il révèle ainsi les visions divergentes de l’avenir de l’Europe qui s’affrontaient à l’époque et donne des éléments permettant de comprendre pourquoi¸ in fine, les aspirations révolutionnaires des Rougemont, Alexandre Marc, Brugmans, Frenay ou Spinelli se sont fracassées sur le réalisme des unionistes britanniques ayant pris très vite le contrôle du Mouvement européen. Vingt ans après, Rougemont revenait sur ce dialogue de sourds en ces termes : « - Rien ne peut se faire sans les gouvernements, disaient les uns… - Mais les gouvernements ne veulent rien faire, répliquaient les autres ». Le Conseil de l’Europe pleinement intergouvernemental en est le fruit ; d’où la « voie de contournement » trouvée bientôt par « le stratège Jean Monnet »… mais nous savons à l’heure actuelle que les États n’avaient pas pour autant renoncé à rester les maîtres du jeu.
Après avoir examiné la manière dont les milieux littéraires et intellectuels progressistes ont pris petit à petit certaines distances – et des distances certaines pour les compagnons de route du communisme – avec l’Europe telle qu’elle commençait à être construite, Nicolas Stenger consacre naturellement la suite du livre à l’action que Denis de Rougemont a menée sur le plan culturel, d’abord en diffusant ses idées grâce au Congrès pour la liberté de la culture réunissant des intellectuels libéraux, ensuite au sein du Centre européen de la culture qu’il contribua à créer suite au Congrès de La Haye et qu’il dirigea ensuite sans discontinuer à Genève. Grâce à l’exploitation d’archives inédites, il offre une vision claire des apports de cette institution qui accapara l’écrivain suisse à tel point qu’André Malraux le jugea même « perdu pour la littérature ». En réalité, l’homme ne cessa pas de préciser au fil des ans, dans des ouvrages et une multitude d’articles, sa vision de l’Europe, de la personne humaine et du fédéralisme, thèmes auxquels il ajouta au soir de sa vie un engagement régionaliste et écologique. Ainsi se trouve brossé le portrait d’un homme complexe, d’un « moraliste » se voulant avant tout « auteur engagé », d’un personnage « qui se posait volontiers comme un directeur de conscience, voire comme un prophète », d’un « éveilleur » constant n’ayant jamais « cessé d’en appeler à conjuguer la pensée et l’action ». Sa pensée mérite à l’évidence d’être revisitée en ces temps de doute, même s’il est évident que son message aurait évolué s’il était encore parmi nous. Michel Theys
*** DICK LEONARD, ROBERT TAYLOR : The Routledge Guide to the European Union. Routledge (2 Park Square, Milton Park, Abingdon, Oxon, OX14 4RN, UK. Tél. : (44-1235) 400400 – fax : 400401 – Courriel : book.orders@tandf.co.uk – Internet : http://www.routledge.com ). 2016, 346 p., 22,99 £. ISBN 978-1-138-67039-6.
Pour avoir arpenté les couloirs et salles de briefing des institutions européennes plus de trente années durant, Dick Leonard (qui fut en outre un temps eurodéputé travailliste) et Bob Taylor (devenu aujourd’hui consultant dans le domaine européen) comptent parmi les journalistes britanniques qui connaissent le mieux, le plus finement, la construction européenne, ses rouages et ses politiques. D’où l’intérêt de ce livre qui présente de manière claire et fiable l’Union européenne. Comme ils l’indiquent dans leur introduction, il s’agit d’un livre à la fois ancien et nouveau. Ancien parce que Dick Leonard le publiait auparavant sous le titre The Economist Guide to the European Union, cette version en étant déjà arrivée à sa 10ème édition traduite en onze langues différentes. Nouveau aussi parce que, avec l’apport de Bob Taylor, il se trouve désormais affublé d’un nouveau titre, mais est surtout complètement réécrit et mis à jour, ses auteurs restant seulement fidèles à la volonté originelle de ne pas s’adresser à des spécialistes mais bien au grand public désireux de découvrir les réalités européennes loin des bobards et mensonges véhiculés par trop de tabloïds britanniques. Une première partie de l’ouvrage voit les auteurs remonter aux origines de l’Europe communautaire et présenter les diverses étapes qui l’ont amenée à devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Dans la suivante, ils décrivent les institutions européennes et le rôle qu’elles jouent à la lumière des processus et procédures qui y prévalent. La troisième partie est consacrée aux compétences et politiques, allant du financement de l’Union à la Politique étrangère et de sécurité/défense en passant notamment par l’Union économique et monétaire, les droits des travailleurs ou le changement climatique. Enfin, la quatrième partie voit Leonard et Taylor s’intéresser à quelques problèmes spécifiques tels que ceux liés à la politique d’élargissement ou à… la place du Royaume-Uni en Europe. À ce propos, les auteurs soulignent combien les Britanniques se tireraient une balle dans le pied s’ils décidaient de quitter l’Union, tant il est vrai que l’île restera géographiquement lié, et donc économiquement, au continent. Au terme d’une analyse sans complaisance du comportement des dirigeants politiques britanniques, ils font preuve d’un relatif pessimisme lorsqu’ils envisagent l’avenir qui attend l’Union. (MT)
*** NIKOS BELOYANNIS : Voici donc les nouvelles d’Alexandre (Tsipras). Faits saillants de l’époque des mémorandums pour la droite et de la gauche. Editions Agra (99 rue Zoodochou Pigis, GR-11473 Athènes. Tél. :(30-210) 7011461 – fax : 7018649). 2016, 224 p., 15,50 €. ISBN 978-960-505-199-0.
Puisque le continent refuse de tirer les leçons de son histoire, nos contemporains ont droit à l'Europe de l'invasion néolibérale, à la France de Le Pen et de Hollande, à l'Italie de Berlusconi et Beppe Grillo sous les atours présentables de Renzi, à l'Espagne et à la Catalogne à l’heure néo-franquiste… Il y a aussi la Grèce d’Amphipolis, lieu où aurait été localisée la tombe d’Alexandre le Grand, et toujours la Grèce de l’argent noir et des dessous de table. D’où une foire aux horreurs qui s’expose à travers une soixantaine d'articles qui visent à saisir d’où vient ce nouveau monstre européen par rapport au passé. Le propos n’est pas neutre car l’auteur, ingénieur chimiste et écrivain, est le fils de Nikos Beloyannis, communiste grec qui a été exécuté en 1952 pour trahison de son pays après que Pablo Picasso eut réalisé son portrait, lequel est mondialement connu comme « l’homme avec l’œillet ». Dans ces textes courts, l’auteur fait se rencontrer l’ancien Premier ministre conservateur Samaras et d'autres « gloires » de la Grèce contemporaine, brocarde Alexis Tsipras, égratigne l’Allemagne depuis l'époque des Goths et des Wisigoths jusqu’à nos jours, mais aussi Beppe Grillo, le Vatican pour ses relations avec la mafia et l'Allemagne nazie, Juan Carlos avec ses maîtresses et les scandales financiers, la Chine après la période de Mao, Ceausescu et les Grecs en Roumanie, « l'héroïsme » de Poutine. Bien sûr, Staline y trouve aussi sa place, comme bien d’autres encore. De la sorte apparaît l’écart qui sépare les discours et les professions de foi politiques des actes qui souvent sont posés… (AKa)
*** CHRISTOS LASKOS, DIMOSTHENIS PAPADATOS-ANAGNOSTOPOULOS (sous la dir. de) : Le non qui est devenu oui. Editions Kapsimi (55-57 rue Zoodochou Pigis, GR-10681 Athènes. Tél. : (30-210) 3813838 – fax : 3839713 – Courriel : info@kapsimi.gr – Internet : http://www.kapsimi.gr ). 2016, 296 p., 14 €. ISBN 978-618-5156-15-2.
Étant dénoncée par certaines franges de l'opinion publique internationale comme un "coup d'Etat", la signature du troisième mémorandum par le gouvernement de coalition Syriza-Anel au lendemain de la victoire de « Non » lors du référendum du 5 juillet 2015 a été transformée en symbolique victoire du « Oui ». Cette rupture avec le peuple souverain est commentée dans ce livre par une vingtaine d’auteurs, tous universitaires, éditorialistes, journalistes économiques et politiques. Sous la direction de l’économiste Christos Laskos, éditorialiste dans de nombreux quotidiens grecs et membre du Secrétariat politique de la Coalition de la gauche dont il est le responsable de la théorie politique, et de Dimosthenis Papadatos-Anagnostopoulos, lui aussi économiste, ils se posent de nombreuses questions et y apportent des réponses. Qu’est-ce qui a conduit à cette rupture ? Celle-ci découle-t-elle de faiblesses propres à la coalition ? Ces développements sont-ils prescrits ? Pourquoi ont-ils été ressentis de manière aussi négative au plan international ? Les personnes qui parlent de « trahison » pure et simple sont-elles dans l’erreur ? Les réponses à ces questions et à bien d’autres sont apportées à la lumière de la lutte qui a été menée par Syriza avant son accession au pouvoir et pendant les sept mois de sa gouvernance avant le référendum. Les réponses concernent moins le passé que l’avenir, les auteurs jugeant que l’intensification de la crise capitaliste qui a amené le parti d’Alexis Tsipras au pouvoir reste d’actualité. A leurs yeux, l’agressivité dont ont fait montre les « institutions européennes » prouve qu’un « compromis historique » avec la brutalité n’est pas possible. En d’autres termes, un cycle nouveau a débuté et la lutte continue, aucune défaite n’étant définitive. (AKa)
*** SAVVAS KELENDERIDIS : Crise et patriotisme. Editions Infognomon (14 rue Filellinon, GR-10557 Athènes. Tél. : (30-210) 3316036 – fax : 3250421 – Courriel : info@infognomon.gr – Internet : http://www.infognomon.gr ). 2016, 498 p., 25 €. ISBN 978-618-5219-00-0.
Le patriotisme, un idéal sacré et suprême qui caractérise les Grecs depuis des siècles et a été l'une des principales forces ayant protégé la nation grecque au fil de l’histoire au long cours, s’est affadi et dégénéré au cours des dernières décennies, ce qui a entraîné, selon l’auteur de cet ouvrage, une profonde crise morale, sociale, politique et économique. Celle-ci a atteint son point culminant pendant les six dernières années et reste, hélas, d’actualité. Militaire de carrière à la retraite et actuellement éditeur des livres, Savvas Kelenderidis est d’avis que seules la récupération et la régénération du patriotisme permettront à la Grèce de s’en sortir. Selon lui, le patriotisme est en effet la seule force qui peut encore ressouder les Grecs divisés par la crise de l'économie qui va désormais jusqu’à menacer la nation et la patrie elle-même. L’auteur dit publier ce livre avec l'espoir de déclencher une réflexion intense et profonde sur la question du patriotisme grec qu’il incite à redécouvrir en revenant aux pages glorieuses de l’histoire de ce peuple. Il faut, selon lui, en tirer les leçons adaptées au 21ème siècle, ce qui constituera le fil d’Ariane pour que les Grecs puissent sortir unis de la crise. (AKa)
*** Il Federalista. Rivista di politica. Edif (8 Villa Glori, I-27100 Pavia. Internet : http://www.ilfederalista.eu ). 2016, n° 1, 80 p.. Abonnement annuel : 25 € (Europe), 30 € (étranger).
L’éditorial qui ouvre ce numéro d’une publication liée au Movimento Federalista Europeo est consacré à la place qui doit être occupée par l’Union européenne pour accompagner la révolution digitale en cours et les bouleversements économiques, sociaux et sociétaux qu’elle entraînera – et entraîne déjà. Si la Commission européenne a récemment adressé aux Etats membres des lignes directrices mettant en évidence le potentiel de la nouvelle économie collaborative et la nécessité de la réglementer plutôt que de la bannir, l’éditorialiste observe que les capitales nationales continuent toutefois à agir en la matière de manière dispersée, voire même contradictoire. Il convient tout au contraire, affirme-t-il, de s’ouvrir à cette nouvelle technologie en veillant à l’encadrer au niveau européen, ce qui nécessite de « créer un système de gouvernement fédéral européen » qui soit jugé légitime par les citoyens. D’autres sujets abordés dans ce numéro concernent la place du réalisme politique et du fédéralisme dans l’actuelle « crise de l’ordre mondial », la complexité grandissante de la démocratie à l’heure des référendums, le prix « Altiero Spinelli » remis au président italien émérite Giorgio Napolitano, la problématique du Brexit, la mise en chantier d’une défense européenne et, enfin, la nécessité de dresser un « bilan fédéral de la zone euro ». (MT)