Le désarroi un peu honteux des « vainqueurs » du référendum ayant acté la sortie du Royaume-Uni de l'Union et la valse-hésitation parfaitement hypocrite des « responsables » politiques appelés à la mettre en oeuvre sont des gourmandises au goût amer. Aucun démocrate ne peut se satisfaire qu'une dictature de la (courte) majorité puisse, en jouant du couteau qu'est l'arme référendaire, jouer le destin d'un pays et de ses habitants, nos concitoyens européens. Honte, donc, à ceux de ses dirigeants qui ont cédé sans honneur aux revendications des nationalistes et autres populistes extrémistes moins avares de mensonges que de raison !
Le problème, c'est que de tels dirigeants ne se rencontrent pas qu'au Royaume-Uni. Aujourd'hui, le message transmis par le choeur des responsables politiques prétendument raisonnables est qu'il est urgent d'attendre, de retarder à après-demain d'éventuels nouveaux progrès dans la construction de l'Europe. Les citoyens ne sont pas prêts à « poursuivre l'intégration et l'élargissement politique de l'Union », affirment en substance des personnalités telles que Donald Tusk ou Jeroen Dijsselbloem, le ministre néerlandais des Finances, sans parler de dirigeants plus à l'est qui, à l'instar du ministre polonais des Affaires étrangères, jugent que l'Union européenne ne sortira indemne du 'Brexit' que s'il « aboutit à une pause dans le forcing du modèle d'intégration franco-allemand ». A vrai dire, la propension des détenteurs du pouvoir national à se vouloir les seuls à pouvoir s'exprimer au nom de leurs citoyens devient aujourd'hui insupportable ! Au nom de quels citoyens s'expriment-ils en réalité ? De tous ? Bien sûr que non ! Seulement de ceux qui leur sont les plus proches, les militants de leur parti. Et puis - et même surtout ! - de ceux qui, dans leur pays, vocifèrent le plus contre l'Europe, à savoir les Farage, Le Pen et Wilders de chacun des pays membres de l'Union. Nous vivons donc un temps où trop de dirigeants politiques nationaux et européens se font les porte-parole complaisants des partisans de l'Europe des nationalités, naguère accoucheuse de deux guerres mondiales…
Il s'est même trouvé un ministre des Affaires étrangères pour estimer, samedi à l'issue de la réunion des chefs de la diplomatie des six pays fondateurs tenue à Berlin, que seul « du concret », comme le fait de pouvoir « téléphoner à l'étranger avec des frais de roaming qui disparaissent », permettrait d'endiguer le désenchantement qui guette. La chute des frais d'itinérance téléphonique (imposée par la Commission en dépit des réticences de certains ministres compétents…) a-t-elle - en quoi que ce soit - influencé les Britanniques jeudi dernier ? La réponse est évidente. Ce propos n'est donc rien d'autre qu'une injure faite à l'intelligence des citoyens, comme si certains dirigeants tenaient à ce que ceux-ci restent infantilisés lorsqu'il s'agit des affaires européennes, celles-ci devant rester envers et contre tout l'apanage des élites nationales.
A sa manière, ce ministre des Affaires étrangères a, de la sorte, donné raison à… Boris Johnson qui, à la question de savoir ce que le « camp du maintien dans l'Union » proposait, a répondu: « rien d'autre que l'érosion consternante de la démocratie parlementaire dans ce pays. » Cette réponse vaut pour tous les pays, tant il est vrai que les exécutifs nationaux se comportent depuis très longtemps, au plan européen, sans avoir de véritables comptes à rendre aux assemblées parlementaires nationales, le Parlement européen n'étant en définitive pour eux qu'un caillou désagréable dans la chaussure. La montée en puissance du Conseil européen n'a fait que pousser ce malaise démocratique à son paroxysme. En réalité, les citoyens européens sont mis depuis très longtemps hors-jeu par leurs dirigeants politiques nationaux. Ainsi que l'expliquait en 1997 Bernard Dreano, membre d'une « Assemblée européenne des citoyens » aujourd'hui oubliée, ils sont depuis longtemps obligés à vivre dans un ersatz de démocratie, un système où les peuples ont éventuellement la possibilité de dire « oui » ou, très éventuellement, « non ». Et ce citoyen méconnu, lambda, de lâcher: « Il faudrait presque inventer un nouveau mot pour décrire ce qui n'est pas exactement une dictature, mais qui n'est plus la démocratie. Peut-être est-ce un chantage ? »
Qui exerce ce chantage, sinon les dirigeants politiques nationaux qui disent être les seuls habilités à s'exprimer au nom de leurs concitoyens, mais sans prendre la peine de les entendre ? Qui prend ses désirs de souveraineté nationale préservée pour des revendications citoyennes ? Le déficit démocratique européen n'est-il pas, dès lors, imputable à la volonté obstinée des classes politiques nationales de ne rien concéder qui puisse affecter leurs miettes de pouvoir, peu importe que ce soit au détriment de l'intérêt bien compris des peuples et au risque d'exacerber les ressentiments ? Ainsi que vient de l'observer Philippe Herzog, « l'État-nation se veut seul souverain », mais il « n'est pas le peuple », tant il est vrai que « la culture du pouvoir qu'il propage aliène les gens ». Les citoyens européens seraient bien inspirés d'en prendre conscience et de se faire entendre afin que, dans les semaines et les mois à venir, leur parole ne leur soit pas confisquée au profit d'une utopie de la souveraineté nationale qui n'est pas la leur ! Michel Theys