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Bulletin Quotidien Europe N° 11579
REPÈRES / (ae) repÈres

Le temps est venu en Europe de ne plus se tromper d'utopie… (I)

À l'heure où le lecteur de l'Agence Europe aura ce bulletin entre les mains ou affiché sur son écran, le verdict sera tombé: les citoyens britanniques auront, en leur âme et conscience, dit « oui » ou « non » au maintien de leur pays dans l'Union européenne. Certains se réjouiront du résultat, quel qu'il soit, d'autres se désoleront d'un verdict contraire à leurs voeux. L'évidence est toutefois que tous devront impérativement très vite admettre qu'un tout nouveau chapitre de l'histoire de la construction européenne vient de s'ouvrir. Et peu importe que ce soit à Vingt-huit ou à Vingt-sept, car l'important n'est pas là.

Si les citoyens européens de Royaume-Uni ont pris le parti de couper les amarres avec l'Union, inclinons-nous devant ce choix démocratique, et adressons-leur un fraternel « Bon vent » ! Si c'est l'option inverse qui s'est imposée avec plus ou moins de justesse, invitons d'urgence ceux qui ont fait pencher le fléau de la balance du côté de la raison à se joindre à tous les citoyens européens qui, par-delà ce que peuvent dire les responsables et partis politiques nationaux, en arrivent à penser que le référendum britannique n'est rien d'autre que le point d'orgue (momentané) d'une mise en cause de la démocratie en Europe, celle-ci étant seulement l'étendard qui rallie toutes les rancoeurs et les récriminations nourries au sein des États membres.

Il n'y a pas très longtemps, Jean-Claude Juncker a rappelé dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde: « Il ne faut pas courir derrière les populistes, qui posent souvent de bonnes questions, mais donnent de mauvaises réponses. » Or, que font de plus en plus les responsables politiques nationaux si ce n'est courir après les populistes qui en arrivent même à donner le « la » dans les débats politiques ? Qu'a fait le Premier ministre David Cameron si ce n'est, avec ce référendum, vouloir - naïvement - couper l'herbe sous le pied des populistes actifs au sein de son propre parti, eux-mêmes sous la pression des troupes ouvertement xénophobes de Nigel Farage. En réalité, au Royaume-Uni - et en particulier en Angleterre - comme dans la plupart des autres pays de l'Union, c'est désormais le discours de la haine et de la peur de l'Autre, que celui-ci soit musulman ou… Européen, qui donne le rythme de la vie politique nationale. Or, comme l'observe le journaliste José Ignacio Torreblanca, chef du service Opinions du quotidien espagnol El Pais, « sous leurs dehors démocratiques et malgré leur habileté remarquable en marketing politique, ces forces ne représentent rien d'autre que la renaissance des nationalismes historiques qui ont ravagé l'Europe ». Il serait bon, ce matin, quel que soit le verdict des urnes britanniques, de s'en souvenir.

Il fut un temps où le personnaliste français Emmanuel Mounier dénonçait non point la démocratie, mais « la condition pitoyablement dévoyée dans laquelle elle se trouve par le fait des carences et des trahisons du monde moderne ». Comme en écho, le penseur suisse Denis de Rougemont faisait retentir un fracassant: « L'État-nation, voilà l'ennemi ; et peu nous importe que ce soit un pseudo-fascisme de droite ou un pseudo-démocratisme de gauche ». Ces propos portent-ils les stigmates d'un temps révolu ? Non car, semble-t-il, les partis démocratiques des pays d'Europe nourrissent au sein de ceux-ci, par leurs comportements et leurs non-dits, les ressentiments qui font le lit des forces et pulsions extrémistes, de toutes natures. En observant dès 1994 la montée des nationalismes identitaires, le sociologue José Forné avertissait du danger en ces termes: « Pour certaines catégories de la population, les groupes nationalistes, à l'instar des sectes, offrent un milieu où l'on peut trouver la chaleur communicative des détresses partagées. La rencontre d'une organisation et d'une individualité à la dérive suffit à expliquer l'intensité des liens (et de l'aliénation) que l'on peut constater. »

Élargir un peu le spectre conduit même à se demander si le même mécanisme n'est pas à l'oeuvre dans le chef de ces musulmans nés en Europe qui s'en vont se radicaliser avant de frapper cruellement la terre qui les a vus grandir. C'est assez dire si des franges importantes, diverses mais unies dans la même détestation de ce qui aurait pu et dû être leur rêve européen, se laissent désormais tenter par des utopies mortifères, et déjà parfois meurtrières. Nos démocraties nationales en sont-elles responsables ? Pas totalement, bien sûr, mais qu'il soit toutefois permis de se demander si leur propension à vendre à chacune des opinions publiques nationales l'Union comme un champ de bataille d'où l'on revient victorieux ou défait par des « méchants » coalisés n'a rien fait pour endiguer les penchants à se sentir vainqueurs ou victimes. Au philosophe espagnol Fernando Savater, Cioran avait expliqué, en 1977: « Nous n'agissons que par la fascination de l'impossible, ce qui revient à dire qu'une société incapable de donner le jour à une utopie et de s'attacher à elle est menacée de sclérose et de ruine. » Aujourd'hui, les extrémistes ont le vent en poupe pour donner vie à leur utopie, ce qui ne manquerait pas de précipiter la sclérose et la ruine de notre société européenne dans ses diversités. Ne serait-il pas temps que les citoyens lèvent l'étendard de la révolte pour rappeler l'utopie de Schuman et de Monnet, condensée dans les quelques paragraphes de la Déclaration Schuman ?

Michel Theys

 

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