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Bulletin Quotidien Europe N° 11554
REPÈRES / (ae) repÈres

FRANÇOIS, FEDERICA, ALAIN, ANGELA ET NOUS, LES EUROPÉENS

Le joli mois de mai est porteur, cette année, d'espoirs timides, d'espérances renaissantes. Non que les causes diverses de la morosité qui berçaient les citoyens européens les mois - et années - précédents se soient évanouies comme par miracle. Non, au contraire, beaucoup de ferments de crise continuent d'agir et il en est même de nouveaux qui se laissent pressentir. Tout concourt donc à ce que l'Union européenne reste ce « club déboussolé » ayant « perdu l'outil d'orientation, les éléments permettant aux peuples d'identifier un cap, et même à leurs élites de l'indiquer » qu'avait lucidement décrit l'ancien fonctionnaire de la Commission européenne et ex-journaliste Renaud Denuit dans La Revue nouvelle en 2013.

Pourtant, un soupçon d'espoir renaît. Fragile, comme a semblé l'être Federica Mogherini lors d'une conférence de presse tenue à Amman quelques heures après les attentats de Bruxelles, le 22 mars dernier. Par ses larmes mal contenues, la Haute Représentante a rendu à l'Union, ce jour-là, sa dimension humaine, et elle a fait plus pour la crédibilité de la construction européenne, dans l'esprit des citoyens, que l'immense majorité des accords et compromis politico-technocratiques conclus au terme de poussives négociations occultes. C'est encore la crédibilité du projet humaniste qu'avaient en tête les « pères de l'Europe » qu'elle vient de défendre en s'insurgeant contre les condamnations à des peines de prison qui ont été infligées à deux journalistes par la justice aux ordres du président Erdogan. Ainsi, d'évidence sans le vouloir, mais parce que l'éthique le veut, rappelle-t-elle aux membres du Conseil européen que la Realpolitik ne peut en aucun cas devenir la panacée, ni même un accommodement admissible, à moins d'en arriver à considérer comme Charles Pasqua, quand il était ministre français de l'Intérieur en 1994, que « l'État de droit s'arrête là où commence la raison d'État »…

En réalité, l'espoir renaît parce que des voix, désormais, commencent à s'élever pour contester ce qui s'apparente de plus en plus à une malheureuse réécriture de l'histoire du joueur de flûte de Hamelin: de sommet en sommet, les chefs d'État et de gouvernement s'emploient à noyer les problèmes en bricolant des solutions intergouvernementales qui s'avèrent vite boiteuses ; faute de payer le prix que nécessite une solution radicale, permanente, ce sont désormais leurs concitoyens, les citoyens européens, qu'ils conduisent à la rivière… Et, avec eux, c'est l'Union qui risque de s'y noyer ! Le 6 mai dernier, le Pr. Christian Lequesne observait dans Le Monde: « Ce qui manque cruellement à l'Union européenne, ce sont des voix en provenance du continent qui portent haut et fort un projet positif pour l'avenir de l'Union européenne. » À n'en pas douter, les Schuman, Monnet, Spinelli, Delors ont peu d'héritiers dans la génération politique aujourd'hui à la manoeuvre ; c'est si vrai que certains en arrivent même à considérer qu'au temps des bâtisseurs du magnifique projet européen succède, de nos jours, celui de ses démolisseurs…

Heureusement, il est un homme qui a « entendu » l'appel du politologue français, cet… Argentin qui a osé apostropher les dirigeants européens par ce cinglant: « Que t'est-il arrivé, Europe humaniste, paladin des droits de l'homme, de la démocratie et de la liberté ? » En recevant le prix Charlemagne, le pape François a fait fi des civilités diplomatiques et autres contorsions de langage pour tenir à ses hôtes un langage de vérité, les plaçant sans équivoque face à leurs responsabilités devant l'histoire. « Je rêve d'une Europe qui promeut et défend les droits de chacun, sans oublier les devoirs envers tous. Je rêve d'une Europe dont on ne puisse pas dire que son engagement pour les droits humains a été la dernière utopie », leur a-t-il lancé, les appelant entre autres à rechercher « de nouveaux modèles économiques plus inclusifs et équitables », en particulier pour les jeunes. Voilà la voix de la raison, celle qui est capable de parler au coeur et à la tête des Polonais qui, hier, manifestaient contre leur gouvernement et pour l'Europe à Varsovie, aux jeunes Grecs, Espagnols et Portugais qui ne voient pour avenir que le chômage, la précarité. Voilà qui est aussi, un peu plus, dans l'air du temps: il est agréable d'entendre un prétendant à la course à l'Élysée, le gaulliste Alain Juppé, admettre qu'il faut un saut dans l'intégration pour se prémunir des inéluctables ravages d'un retour aux nationalismes triomphants. Une course de vitesse est aujourd'hui engagée entre les pulsions de vie et les pulsions mortifères ; il est trop tôt pour savoir qui l'emportera, mais François, comme les marcheurs de Varsovie, est peut-être annonciateur d'un sursaut salutaire.

Hélas, pendant ce temps, il se murmure que la chancelière Merkel, avec la complicité agissante de David Cameron, s'est lancée dans une peu glorieuse manoeuvre politicienne pour que les membres du Conseil européen redeviennent les seuls à pouvoir décider qui succédera à Jean-Claude Juncker. Puisse le Parlement européen rappeler à Angela et à ses affidés que dans toute démocratie digne de ce nom, c'est le peuple qui est souverain. Sera-t-il à la hauteur ? Sachant que la réélection de ses membres dépendra du bon vouloir de leur parti… national, il est tentant d'en douter. Mais, qui sait ? Michel Theys

 

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