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Bulletin Quotidien Europe N° 11550
REPÈRES / (ae) repÈres

VARIATIONS AUTOUR DES MARIAGES QUI FONT ET NE FONT PAS L'UNION…

Il est des mariages d'amour, il en est d'autres qui sont « de raison ». Il subsiste aussi, dans certaines régions du monde, des mariages arrangés. Ceux-ci ne sont pas fatalement moins solides que les autres: les divorces sont, de nos jours, presque aussi nombreux que les unions, étant aux mariages ce que les vagues de réfugiés deviennent de plus en plus à la Méditerranée. Ces séparations se passent généralement mal, suscitant dépits, colères, amertumes, souffrances, rancœurs…

Le mariage du Royaume-Uni avec l'Europe communautaire n'a pas été, loin s'en faut, un mariage d'amour. Ce fut une union dictée, de part et d'autre de la Manche, par les intérêts. Surtout dans le chef des Britanniques qui, approchés par Jean Monnet au lendemain de la Déclaration Schuman, décidèrent aussitôt de bouder un projet beaucoup trop supranational à leur goût. Ils confirmèrent ce point de vue lors de la rédaction des traités de Rome, opposant aux trois Communautés l'Association européenne de libre-échange dès 1960. Toutefois, les Britanniques sont avant tout des pragmatiques, capables de discerner leur intérêt au-delà de leur égo: ils se rendirent très vite compte que leur contre-feu les conduirait à servir moins bien leurs intérêts économiques et commerciaux que (donner l'impression de) se dédire. Par deux fois éconduits par le général de Gaulle, leur troisième tentative fut la bonne, les Six leur ouvrant les portes du « club » en 1973 en se félicitant de compter en leurs rangs une nouvelle puissance crédibilisant un peu plus le projet européen. Ils ne savaient pas encore - et leurs successeurs font encore mine, hypocritement, de ne pas le voir - que leur partenaire, plus tôt présenté par d'aucuns comme la « Perfide Albion », n'avait accepté de passer sous les fourches caudines européennes qu'avec la ferme intention d'y opérer comme un… cheval de Troie !

Ferdinando Riccardi a eu parfaitement raison d'ouvrir l'un de ses Au-delà de l'information en citant le fédéraliste Jean-Guy Giraud pour qui il ne faut pas confondre la position historique d'un pays avec celle de ses dirigeants occasionnels, « sauf peut-être dans le cas du Royaume-Uni ». Sans doute certains se laisseront-ils à penser que, dans le contexte de la construction européenne, la réserve vaut aussi pour d'autres capitales, Paris par exemple où l'ombre du Général continue le plus souvent d'occulter l'héritage de Robert Schuman et Jean Monnet. Il n'empêche que la réserve est évidente dans le cas d'un pays où cette déclaration prononcée aux Communes reste de parfaite actualité: « Nous n'avons ni alliés éternels, ni ennemis perpétuels. Nos intérêts sont éternels et perpétuels, et ce sont ces intérêts que nous avons le devoir de suivre ». Non, ce n'est pas David Cameron qui a osé cette déclaration, c'est l'un de ses lointains prédécesseurs au 10 Downing Street, Lord Palmerston. C'était le 1er mars 1848, au temps de la splendeur de l'Empire, bien avant qu'il ne doive prendre la forme du Commonwealth. Oui, c'était un autre temps, mais certains intérêts, eux, demeurent éternels, tels ceux en faveur de la City que David Cameron a négociés face à ses… alliés du moment, réunis au sein de ce cénacle qui a pour nom Conseil européen - à défaut, sans doute, du bon vieux Congrès de Vienne.

Il est évidemment légitime que chaque État membre défende ses intérêts. Encore faut-il toutefois le faire en admettant que l'intérêt particulier ne puisse plus, dans le cadre de la construction européenne, prévaloir sur l'intérêt commun européen. Cela, les Britanniques ne l'ont jamais vraiment accepté. Une fois encore, ils ne sont pas les seuls, les Français aussi ayant eu beaucoup de mal à se dépouiller de leur empire pour se glisser dans les habits étriqués de l'Europe telle que certains voulaient la construire. À l'Est, désormais, d'autres dirigeants politiques peinent à se résigner à une apparente perte de souveraineté, sans voir qu'il s'agit en réalité d'un partage des souverainetés qui, bien compris et conduit à son terme, équivaudrait à les épanouir. Toutefois, personne mieux que les Britanniques n'a cherché à limiter les contraintes du mariage: au départ, le contrat était, pour tous, une communauté réduite aux acquêts ; très vite, ils ont cherché à la réduire aux acquis en entravant, autant que faire se pouvait, les progrès autres que ceux liés aux marchés ; faute d'être en mesure de toujours y parvenir, ils ont multiplié les opt out qui n'étaient après tout que des coups de canif au mariage.

Faut-il leur en vouloir ? Non ! Pourquoi ? Parce que la responsabilité d'accepter cette litanie de dérogations incombe à leurs partenaires qui, jamais, n'ont réellement eu la volonté de s'opposer avec fermeté aux libertés que souhaitait prendre le Royaume-Uni. C'était oublier que, dans ses Mémoires, Jean Monnet avait lancé cet avertissement: « L'expérience m'a prouvé qu'il n'est pas bon que les Anglais obtiennent des conditions particulières et une situation spéciale dans leurs rapports avec les autres, ni même qu'ils puissent espérer en bénéficier. En revanche, vous pouvez beaucoup attendre d'eux si vous leur offrez résolument de coopérer en position d'égalité. Si votre résolution est constante, les chances sont grandes qu'ils s'y adaptent tôt ou tard et qu'ils deviennent des partenaires, au sens plein du terme ». Les chefs d'État et de gouvernement des quarante dernières années portent la lourde responsabilité de n'en avoir pas tenu compte !

Michel Theys

 

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