Bruxelles, 23/04/2015 (Agence Europe) - Réunis en urgence à Bruxelles après la succession de naufrages en Méditerranée, les chefs d'État ou de gouvernement de l'Union européenne ont décidé, jeudi 23 avril, d'afficher leur volontarisme et se sont accordés sur le triplement, et non plus seulement le doublement, du budget mensuel de l'opération Triton, qui devrait se rapprocher des contours de l'opération italienne Mare Nostrum, active entre octobre 2013 et novembre 2014.
Partant d'un budget mensuel tournant à ce jour autour de 2,9 millions d'euros, l'opération Triton, pilotée par l'agence Frontex et les autorités italiennes, devrait donc rapidement se voir doter de 9 millions d'euros par mois jusqu'à la fin de l'année 2016. Cet argent a été dégagé par la Commission européenne de la réserve du budget européen. De nombreuses délégations nationales, à commencer par le Royaume-Uni, ont aussi profité de ce sommet européen pour détailler leur contribution à Triton.
Londres, a annoncé le Premier ministre britannique David Cameron, enverra ainsi son navire HMS Bulwark, 3 hélicoptères et 2 navires. L'Allemagne mettra, elle, à disposition deux embarcations, une frégate et un ravitailleur. Tandis que la France doublerait le nombre d'experts, affrèterait un navire patrouilleur supplémentaire aux côtés d'un remorqueur de haute mer et mettrait à disposition des « avions de surveillance », a indiqué le Président français François Hollande. Un certain nombre d'autres délégations (une quinzaine au total) s'est dit également prêt à affréter des moyens dès que Frontex aura défini précisément les besoins.
Autre mesure emblématique: les Vingt-huit ont décidé de confier à la Haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, la mission de réfléchir à une future opération de destruction des navires utilisés par les passeurs. Les contours de cette mission, à mi chemin entre une opération civile et une opération militaire, seront à définir par ses soins, mais devront rester en « ligne avec le droit international et les droits humains », a précisé le président du Conseil européen, Donald Tusk, lors de la conférence de presse finale. Des questions se posent toutefois sur la nécessité d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies ou d'une invitation des représentants libyens.
Les Vingt-huit ont, par ailleurs, décidé d'accueillir davantage de réfugiés syriens dans le cadre d'un programme volontaire de réinstallation. Alors que des chiffres circulaient sur l'accueil possible de 5000 réfugiés, voire 10 000, les leaders européens se sont finalement montrés beaucoup plus prudents et n'ont pas retenu de seuil quantitatif dans leurs conclusions, ne souhaitant pas se voir opposer d'objectifs contraignants. « Dans les faits, on pense toutefois que l'on arrivera à ce nombre de 10 000 », a jugé une source européenne. Ce programme devrait commencer dans les prochaines semaines.
Les chefs d'État ou de gouvernement ont aussi soutenu le principe d'un futur mécanisme de répartition d'urgence des migrants arrivés sur le sol européen et en examineront les « options », a indiqué M. Tusk. Ce projet repose toutefois, là encore, sur une base volontaire et n'a pas été détaillé. Les États membres ont aussi convenu de renforcer leur coopération avec les pays tiers et en particulier les pays voisins de la Libye. Des officiers de liaison y seront envoyés.
Un nouveau programme commun de retour volontaire des personnes qui ne peuvent pas prétendre à la protection internationale sera également lancé et piloté par Frontex. Les Vingt-huit reviendront sur le sujet au Conseil européen de juin, peu de temps après la présentation par la Commission européenne de son Approche globale sur les migrations prévue pour la mi-mai. Un Sommet UE/Union africaine sera également organisé autour de l'été à Malte, a pour sa part annoncé le Premier ministre maltais Joseph Muscat.
Pas assez ambitieux pour la Commission, historique pour Matteo Renzi
« Je suis content que le Conseil ait suivi ma proposition de tripler Triton », s'est félicité le président de la Commission, Jean-Claude Juncker, à l'issue de la réunion. « Un simple doublement des moyens n'aurait pas été crédible », a-t-il estimé, affichant sa satisfaction que Triton se rapprochera des moyens de Mare Nostrum. Le président de la Commission a toutefois regretté que les États membres ne se soient pas accordés sur des quotas de réfugiés à réinstaller. Il a promis de revenir avec cette question en mai lors de la présentation de l'Approche globale. Pour lui, les chefs d'État ou de gouvernement ne se sont pas, non plus, suffisamment attardés sur les voies de migration légale. « J'aurais voulu qu'on soit plus ambitieux », a-t-il regretté.
« Une victoire pour la diplomatie italienne et pour l'Europe ». C'est en ces termes que le Premier ministre italien, Matteo Renzi, a qualifié les résultats de ce Conseil européen, expliquant que « pour la première fois nous avons obtenu un sommet extraordinaire sur ce qui se passe au sud de l'Europe ». « Un grand pas en avant a été accompli », a-t-il ainsi jugé. Il a dit que « nous verrons dans les prochaines semaines et les prochains mois si nous arrivons à passer des paroles aux actes ». Le leader italien a notamment salué la volonté de lutter contre les trafiquants et l'aide qui sera apportée aux pays en première ligne avec une « aide de soutien d'urgence » qui permettra de « relocaliser rapidement les migrants en les répartissant entre les États membres ».
Ouverture de Mme Merkel sur Dublin, initiative franco-britannique sur les 'navires'
Pour la Chancelière allemande Angela Merkel, il « faut éviter que les tragédies se répètent » et le budget de Frontex « ne doit pas être un problème ». Elle a ouvert ainsi la porte à des moyens supplémentaires à donner à Triton, si cela devait encore s'avérer nécessaire. La Chancelière a également jugé qu'à terme, il faudra revoir le règlement de Dublin, qui organise la prise en charge des dossiers d'asile entre les États membres, mais créé des déséquilibres. « Je pense que, vu la mission que nous avons devant nous, il faut modifier les règles de Dublin. Il s'agira d'un processus global. Il faudra négocier cela progressivement. Voilà pourquoi aujourd'hui il n'y a qu'un projet sur la base du volontariat. Nous nous attendons à ce que tout le monde y participe », a-t-elle précisé, tout en rappelant que son pays, avec la Suède, était le pays qui accueille le plus de réfugiés syriens.
Enfin, la Chancelière a estimé, en ce qui concerne l'opération de destruction des navires des passeurs, que « pour une action militaire, il faudrait d'abord un mandat de droit international ». Pour cela il y a deux options, a-t-elle estimé: « Soit une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, soit un gouvernement d'unité en Lybie. Aucune de ces deux choses n'existe pour l'instant. Il faut que la Haute-Représentante s'attelle à cette tâche ».
Le président Hollande a, pour sa part, annoncé que « dans le cadre d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies, la France va prendre l'initiative avec le Royaume-Uni ». « Il ne peut y avoir de destructions de bateaux que dans le cadre du droit international ». Il a aussi indiqué qu'il parlerait de cette résolution avec le Président russe, Vladimir Poutine, lors de son déplacement en Arménie. « Si nous voulons avoir un mandat des Nations unies, il faut être très clair sur les objectifs et les moyens pour l'atteindre. Il ne s'agit pas d'une intervention mais de mettre en cause les embarcations », a insisté le Président Hollande. Il a également précisé que la France était prête à prendre en charge entre 500 et 700 réfugiés syriens.
Pour le Premier ministre maltais Muscat, ce Conseil européen ne signifie toutefois pas que les problèmes seront réglés. « Est-ce que le résultat est suffisant ? Évidemment la réponse est non. Ce ne sera jamais assez » a-t-il expliqué, et ce ne « sera pas la fin de morts en mer ». « Triton ne va pas être Mare Nostrum », a-t-il affirmé. « Le point le plus crucial est le signal envoyé aux criminels: les règles du jeu ont changé », a dit M. Muscat. (Solenn Paulic avec JC, CG, EH, IL)