Le moment difficile est arrivé. Après l'élan unanime en faveur de la liberté des opinions et du droit à les exprimer, voilà le moment des équivoques: au sein de l'UE elle-même et davantage dans ses relations avec les pays qui l'entourent, et au-delà. Il est indispensable et urgent de rétablir la clarté et que les malentendus soient surmontés ; sans quoi, l'ardeur pour le droit de chacun à exprimer ses idées serait rapidement remplacé par l'incompréhension et les désaccords.
À la suite des évènements dramatiques en France, qui s'étaient répercutés en Europe et dans le monde, la réaction initiale avait été unanime et presqu'enthousiaste ; mais des malentendus sont rapidement intervenus et se sont diffusés. Pourquoi ? On peut dire, pour simplifier, que les équivoques ont été provoquées par l'interprétation du slogan « Je suis Charlie ». Au départ, il était évident pour tous que ce slogan avait été retenu en tant que référence directe au fait que les auteurs du journal Charlie Hebdo avaient été les victimes des premiers assassinats à cause du contenu de leur publication; l'objectif était donc d'affirmer la liberté pour chacun d'exprimer ses idées, partagées ou pas: il s'agissait d'une affirmation de principe, ne représentant aucunement un soutien spécifique à la revue en question.
L'équivoque. L'objectif du slogan a été ensuite mal compris ! Il a été parfois interprété comme une invitation à partager les opinions et les orientations de Charlie Hebdo. Alors que c'était exactement le contraire: affirmer le droit pour chacun d'exprimer son opinion, y compris évidemment celle de rejeter et de critiquer, même vigoureusement, le contenu et les opinions de Charlie Hebdo. Un tel malentendu fausse la signification du slogan « Je suis Charlie », au point qu'on pourrait se demander si maintenant il ne serait pas préférable de l'oublier ! Et il se prête à des équivoques. Il a en particulier offert l'occasion au Pape François d'affirmer qu'il faudrait interdire toute insulte à la foi d'autrui. À son avis, même la liberté d'expression doit avoir des limites, parce toute religion a sa dignité (ce qui est évident) et qu'il doit donc être interdit de s'en moquer (ce qui serait évidemment incompatible avec l'objectif poursuivi, car des limitations seraient ainsi introduites dans la liberté d'opinion).
Les réactions. Ces quiproquos ont éclaté quand le premier numéro de Charlie Hebdo après les attentats de Paris, diffusé dans au moins 25 pays et tiré paraît-il à cinq millions d'exemplaires, a choisi de caricaturer une fois de plus le prophète Mahomet. C'est bien entendu le droit des responsables de l'hebdomadaire, conformément aux principes cités ; mais comment s'étonner si le monde musulman n'a pas compris et a réagi ? Au Maghreb, ce numéro spécial n'a pas été diffusé dans les kiosques et au Moyen-Orient sa diffusion a été interdite. Al-Azhar, la plus haute autorité de l'Islam sunnite, a invité à ignorer ces dessins, en affirmant que les insultes attisent les haines, plutôt que la coexistence pacifique entre les peuples. Les autorités musulmanes les plus modérées ont défini peu sage de renforcer la thèse selon laquelle l'Occident est contre l'Islam. En Algérie (où l'attentat contre Charlie Hebdo avait été condamné explicitement), un journal qui possède aussi une chaîne de télévision a lancé le slogan « Nous sommes tous Mahomet ». En Turquie, un tribunal a même ordonné le blocage des pages de l'Internet qui reproduisaient la caricature de Mahomet en première page de Charlie Hebdo, en statuant que « la liberté d'expression n'autorise pas à dire tout ce qu'on veut ».
L'UE ne se laisse pas brider. Le slogan « Je suis Charlie » a joué son rôle et il serait sage de le mettre de côté. Ce que l'Europe soutient, c'est le droit de chacun à exprimer librement ses opinions ; mais il doit être évident que ceci ne signifie d'aucune manière un appui automatique à toutes les doctrines et à tous les comportements (ce serait d'ailleurs impossible). L'UE accepte opinions, orientations, comportements, et dispose des instruments pour discuter, choisir et agir ; elle le fait en tenant compte des évènements et de leur évolution, sans oublier ses difficultés budgétaires.
Beaucoup de musulmans, surtout en France, après avoir accepté et partagé la condamnation des terroristes qui ont ensanglanté la France, sont maintenant embarrassés, car ils ont l'impression que la défense de la liberté puisse dévier vers le rejet de leur religion. Cette crainte ne correspond pas à la réalité et il faut les rassurer. L'épouse du dessinateur Georges Wolinski, l'une des victimes du 7 janvier à Paris, a rappelé que son mari « n'allait jamais à des funérailles ; il disait qu'il ne voulait même pas participer aux siennes ».
C'est un exemple de l'esprit qu'on doit sauver, à côté de la liberté d'expression.
(FR)