Strasbourg, 24/06/2014 (Agence Europe) - Expositions d'art et d'histoire dans les halls du Conseil de l'Europe, drapeaux accrochés dans les couloirs et passés au fer à vapeur hier, la venue d'Ilham Aliyev, président de l'Azerbaïdjan, à Strasbourg a été préparée avec beaucoup de solennité par la délégation de ce pays, qui inaugure sa présidence de six mois à la tête du Comité des ministres.
Dans la ville par contre, c'était service minimum. Si le drapeau azéri a bien été hissé place Broglie, les trams n'ont pas été pelliculés aux couleurs de l'événement, comme c'est le cas à chaque changement de présidence, et la plaquette annonçant les manifestations liées à l'événement n'a tout simplement pas été distribuée.
Autant de rétorsions symboliques décidées en mai dernier suite à un clash entre ce pays et le Conseil de l'Europe. L'Azerbaïdjan avait en effet suspendu au dernier moment le visa du président de la délégation socialiste de l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe, René Rouquet, qui devait se rendre à une réunion dans la capitale, Bakou. Le motif en était sa visite - peu de temps auparavant - du Haut Karabakh, enclave que se disputent l'Arménie et l'Azerbaïdjan. René Rouquet avait en cela effectivement violé la loi azérie, mais il était protégé par le protocole de Paris, qui garantit la libre circulation dans les 47 États membres du Conseil de l'Europe à tous les membres de son assemblée parlementaire. « Ce Traité international est au-dessus de toutes les lois nationales - insiste la libérale luxembourgeoise Anne Brasseur, présidente de ladite assemblée - et nous avons dès lors pris des sanctions en suspendant pour deux ans toutes les réunions de commission qui devaient avoir lieu à Bakou ».
Jointe à un rapport très critique émis en avril dernier par le commissaire aux droits de l'homme, Nils Muiznieks, à l'encontre de l'Azerbaïdjan, cette mesure constitue une entrée en matière assez inconfortable pour la présidence azérie. Elle n'a cependant pas démonté le président Aliyev, dont l'arrivée au Conseil de l'Europe, ce mardi 24 juin, fut marquée par un rassemblement organisé par Reporters sans frontières et le Club de la presse Strasbourg-Europe réclamant une plus grande liberté d'expression en Azerbaïdjan.
Insistant sur « les progrès économiques et politiques engrangés par son pays depuis dix ans » ainsi que sur « son rôle dans le dialogue islamo-chrétien », M. Aliyev a affirmé que toutes les accusations portées par les ONG n'étaient que « mensonges et provocations délibérées » proférées « par l'extérieur » - mais il n'a pas précisé quel était cet « extérieur » - « pour des raisons géopolitiques ».
« C'est aussi ce qu'il m'a répondu lorsque je lui ai posé la question en privé », souligne Anne Brasseur. « Par ailleurs, lorsque je lui ai dit que je voulais rendre visite à Ilgar Mammadov, directeur de l'École d'études politiques du Conseil de l'Europe à Bakou, mais aussi dirigeant du mouvement d'opposition REAL et candidat aux présidentielles d'octobre 2013, emprisonné depuis février de la même année, il m'a promis que j'aurais la possibilité de le faire très rapidement car 'il n'y a rien à cacher' ». Cette détention a fait l'objet d'une résolution du Parlement européen appelant à la libération de l'opposant et d'une condamnation de l'Azerbaïdjan par la Cour européenne des droits de l'homme, mais elle n'a fait l'objet d'aucune explication particulière d'Ilham Aliyev durant son allocution devant l'Assemblée parlementaire. Tout juste a-t-il répété à plusieurs reprises qu'il n'y avait « aucun prisonnier politique en Azerbaïdjan ».
Le décalage de ce discours avec celui des organisations de défense des droits de l'homme surprend Anne Brasseur. « Tout est blanc pour l'un, tout est noir pour les autres », dit-elle. « D'ordinaire, il y a de la place pour le gris ». Selon elle, la présidence du comité des ministres par l'Azerbaïdjan « doit être vue comme une chance pour ce pays d'accélérer son processus de réformes ». « Nous avons présenté au président et à son ministre des Affaires étrangères la liste des conventions du Conseil de l'Europe que Bakou doit encore adopter », dit-elle. « Ils sont d'accord pour accélérer les procédures. Nous verrons... et nous comptons par ailleurs tirer le plus au clair possible la situation des droits de l'homme en Azerbaïdjan ».
L'une des grandes surprises de la présidente de l'Assemblée parlementaire qu'est devenue Anne Brasseur en janvier dernier a en tout cas été de voir débarquer à Strasbourg une pléthorique délégation azérie composée uniquement d'hommes. « Il y a manifestement encore des progrès à faire en ce qui concerne l'égalité des genres, conclut-elle. Je pense que cela tient aux mentalités. Nous allons les aider, c'est le rôle du Conseil de l'Europe qui a la chance de pouvoir se focaliser sur la question des valeurs sans devoir tenir compte d'impératifs économiques ». (VL)