Bruxelles, 19/06/2014 (Agence Europe) - Le chef du gouvernement tunisien, Mehdi Jomâa, est attendu vendredi 20 juin à Bruxelles. Il rencontrera le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso. Ni la Haute représentante, Catherine Ashton, ni le commissaire à l'Élargissement et à la Politique de voisinage, Stefan Füle, ne seront présents en raison d'un agenda chargé.
Il s'agit de la première visite à Bruxelles de M. Jomâa, désigné en mars 2014, au titre d'un compromis entre toutes les mouvances politiques du pays, en remplacement d'un Premier ministre issu du parti Ennahdha (islamiste), majoritaire au Parlement. Sa nomination à la tête d'un gouvernement de « technocrates » devait apaiser les tensions politiques qui ont émergé à la fin de 2013 et au début 2014 et permettre la mise en oeuvre de la nouvelle Constitution, redresser la situation sécuritaire et, surtout, amorcer une reprise de l'activité économique tout en parant aux urgences notamment sociales.
L'aide européenne a paru insuffisante et expliquerait, en partie, que M. Jomâa n'ait pas réservé une de ses premières visites à l'étranger au partenaire principal de la Tunisie. Il avait préféré Alger, puis Washington et certains pays du Golfe. Mais, comme on le lira dans cette interview accordée à EUROPE, il écarte toute idée de malentendu. Son invitation à Bruxelles, transmise officiellement en mars, est destinée à marquer la fin du léger vent tiède qui a soufflé sur les relations entre Tunis et Bruxelles. Le chef du gouvernement tunisien s'est par ailleurs abstenu de commenter la situation dans son pays et n'a pas répondu à notre question.
Agence Europe: Votre venue à Bruxelles parait tardive. Était-il nécessaire de clarifier la situation et estimez-vous que la visite, en mars, du commissaire Füle vous a rassuré ?
Mehdi Jomâa: J'estime que notre visite à Bruxelles arrive au bon moment. En effet, nous venons d'adopter l'intégralité du plan d'action Tunisie-UE pour la période 2014-2017 à l'occasion du dernier Conseil d'association qui s'est déroulé le 14 avril dernier au Luxembourg.
La visite, en mars dernier, du commissaire Füle a été l'occasion de faire le point sur l'état de la coopération. Il a réitéré la volonté de l'UE de soutenir la Tunisie dans la dernière phase de la transition démocratique. Il est de l'intérêt même de l'UE de continuer à appuyer la Tunisie. La réussite de l'expérience tunisienne prouvera, en effet, qu'une démocratie peut fleurir sur la rive sud de la Méditerranée, dans le voisinage immédiat de l'UE.
Le débat est ouvert en Tunisie sur la nature et sur la qualité de la relation avec l'UE compte tenu d'une aide perçue comme relativement moins généreuse qu'espéré. Compte tenu aussi des craintes de s'engager en l'état dans des négociations de fond sur le commerce (ALECA), la mobilité et l'« Open Sky ».
Depuis la révolution, l'aide octroyée par l'UE à notre pays n'a cessé d'augmenter. Elle s'est traduite par un appui budgétaire et un soutien aux projets de développement à hauteur de 150 millions d'euros. Il faut dire que les avancées que nous avons réalisées durant ces trois années nous ont permis d'accéder au statut de Partenaire privilégié de l'UE.
Je suis convaincu que par l'adoption du plan d'action de ce partenariat, la coopération Tunisie-UE connaîtra très prochainement une nouvelle dynamique, notamment en ce qui concerne le libre-échange et la mobilité.
Nos besoins, à l'instar des défis auxquels nous sommes soumis, sont multiples et divers et nous espérons, conformément au principe du « more for more » préconisé par l'UE, voir ce soutien se consolider et se renforcer pour être à la mesure des liens profonds qui nous unissent à l'ensemble européen.
Vous parlez de crainte. Il ne s'agit aucunement de cela. En fait, s'agissant de domaines importants qui s'inscrivent parfaitement dans notre démarche d'harmonisation et de rapprochement à l'acquis communautaire, la Tunisie attache de l'importance à poursuivre toutes les discussions à ces sujets. À charge, bien entendu, que les pays européens soutiennent ce processus.
La France et l'Allemagne proposent la tenue d'une conférence des donateurs. À quelle date ? Sous quelle forme y sera associée l'UE et qu'en attendez-vous ?
Il s'agit d'une conférence internationale « Invest in favor of Tunisia: a Start-up Democracy ». Comme son nom l'indique, il s'agit pour nos partenaires européens de manifester un intérêt pour ce processus démocratique dans lequel s'est inscrit mon pays. Aussi, les institutions européennes, la Banque européenne d'investissement et la Banque européenne de reconstruction et de développement seraient-elles conviées au premier chef et nos attentes, à travers la montée en puissance attendue du secteur privé, sont immenses. Nous escomptons que nos partenaires seront au rendez-vous. Quant à la date, la première décade du mois de septembre nous semble toute indiquée pour tenir cette rencontre à Tunis.
Souhaiteriez-vous un appui concret de l'UE et/ou de ses États membres pour éviter que la situation sécuritaire se dégrade davantage ?
La sécurité occupe une place importante dans la coopération entre la Tunisie et l'UE. Dès 2011, les deux parties se sont engagées dans un projet de réforme du secteur de la sécurité en Tunisie, avec comme objectifs: la mise à niveau du système sécuritaire tunisien et l'amélioration de la gestion des frontières. Nous comptons sur nos pays amis, membres de l'UE, pour la mise en oeuvre des recommandations formulées dans le cadre de la « Peer review du secteur de la sécurité ». Le besoin est urgent et la sécurité de la Tunisie est très liée à celle de l'Europe.
L'acuité de la situation en Libye et dans la région du Sahel influence considérablement la stabilité de la Tunisie. C'est ainsi que nous avons mis en avant la nécessité de répondre aux besoins urgents de notre pays en matière de gestion de nos frontières au sud et à l'ouest, nonobstant la réforme en profondeur du secteur de la sécurité publique qui est inscrite parmi les priorités du gouvernement.
Quel rôle peut jouer la Tunisie dans le dialogue régional avec le Maghreb comme avec toute la Méditerranée. Comment tenir compte de la sensibilité en Tunisie sur la question de la présence d'Israël dans ce dernier dialogue ?
Il y a eu en décembre 2012 une initiative européenne en faveur de la promotion de l'intégration maghrébine. L'UE ne cesse de soutenir tout effort en ce sens. Il n'en demeure pas moins que c'est aux pays maghrébins de dépasser leurs différends et d'aller de l'avant dans la construction maghrébine. Nous avons soutenu cette démarche constructive et la Tunisie réitère sa disponibilité à appuyer toute initiative qui vise une meilleure coopération économique et sécuritaire entre les pays de l'UMA. En effet, cette non-intégration coûte à nos pays respectifs 1 à 2 points de croissance, ce qui constitue une perte énorme pour toute la région.
Concernant la dimension méditerranéenne, la Tunisie est favorable à la redynamisation de l'Union pour la Méditerranée. Ceci dit, nous restons convaincus que ce redémarrage passe inévitablement par une solution juste et durable au conflit israélo-palestinien. La Tunisie, sur ce point, demeure ralliée à la cause du peuple palestinien (propos recueillis par F.B)