Bruxelles, 05/05/2014 (Agence Europe) - L'Allemand Martin Schulz, chef de file du Parti socialiste européen (PSE) aux élections européennes, aspire à une Europe plus juste et capable d'améliorer le quotidien de millions d'Européens vivant avec 1 000 euros par mois. Il veut mettre à profit son expérience à la tête du Parlement européen pour obliger la Commission européenne, qu'il pourrait diriger en cas de victoire, à rendre davantage de comptes auprès des eurodéputés (propos recueillis par écrit par EL avec SP, CG, AN et FG)
Agence Europe - Les sondages donnent les chrétiens-démocrates en tête. Comment expliquez-vous le recul des socialistes et démocrates ?
Martin Schulz - Les sondages ne font pas les élections, ce sont les électeurs. Ne nous laissons pas déconcentrer et attendons le jour des élections pour nous exprimer sur leur vote. Et surtout, ne laissons pas l'impression aux citoyens que les jeux sont déjà faits.
Quel président de la Commission européenne serez-vous ?
Je veux être le président de la Commission qui donne de l'espoir, une nouvelle confiance dans l'Union européenne. Les citoyens n'ont plus confiance en l'Europe et c'est pourquoi je veux me battre pour que la Commission soit plus transparente, plus démocratique et, surtout, plus efficace. Nous ne pouvons plus nous perdre dans des textes qui imposent des réglementations tatillonnes.
Nous devons nous concentrer sur les grands chantiers: l'emploi, l'environnement, les échanges internationaux, la protection des droits, notamment numériques.
Je pense que l'exécutif actuel n'a pas suffisamment pris en compte la souffrance des Européens. Nos concitoyens se sont sacrifiés pour sauver l'économie européenne en recapitalisant ses banques et voient leurs sacrifices récompensés par plus d'austérité, moins d'emplois, moins de services publics. L'assainissement des comptes publics est une obligation envers les jeunes générations, mais nous ne pouvons sacrifier notre croissance et nos emplois sur l'autel de l'orthodoxie budgétaire.
Je souhaite faire campagne pour ma vision de l'Europe et pas contre quelqu'un, que ce soient mes adversaires actuels ou la Commission actuelle. En tant que président de la Commission, j'userai pleinement de mon droit d'initiative, que cela plaise aux États membres ou non, je n'accepterai pas d'endosser des rôles qui ne sont pas prévus par les traités, comme celui de participer à la 'troïka'. La Commission n'aurait pas dû accepter de jouer ce rôle en dehors de toute transparence et de tout contrôle démocratique.
Quelles réformes entreprendrez-vous au sein de la Commission ?
La Commission travaille actuellement en silos. Ce n'est évidemment pas une organisation optimale quand on veut une Commission efficace. La distribution des compétences ne peut également être infinie. Il faut repenser l'organisation de la Commission et pourquoi pas en « pools », comme le conçoit également M. Juncker. Je ferai en sorte également de donner plus de responsabilité à chacun des commissaires: mon rôle ne sera pas de contrôler leur travail, mais de leur donner les objectifs clairs pour sa réalisation.
J'organiserai leur action autour de quatre-cinq grands chantiers, dont l'emploi. Il faut se donner toutes les chances de réussir sur les grands dossiers, et non légiférer dans des domaines qui ne devraient pas être de notre ressort. Pour l'instant, les institutions sont inutilement intrusives, mais inefficaces pour résoudre les grands problèmes. L'Europe est riche, l'Europe est capable mais ce sont ses gouvernants qui sont pauvres, sans ambition. Il faut renverser cela.
Un groupe populiste mené par Le Pen et Wilders a de bonnes chances d'être formé dans le futur Parlement européen. Que cela vous inspire-t-il ?
Je comprends que les Européens soient déçus par l'Europe, mais je veux les convaincre que voter pour des populistes n'est pas la solution. Pour chaque problème, ils désignent l'Europe, ses dirigeants, sa monnaie unique comme responsables. Mais ils n'avancent jamais de solutions. C'est à l'image de leur travail au sein du Parlement européen. Car, je le rappelle, ceux qui se présentent comme des hommes neufs pour sauver l'Europe, siègent au Parlement depuis longtemps - depuis 1984, par exemple, pour M. Le Pen. Mais ils n'y ont rien fait, ont voté contre des textes visant à améliorer le sort des Européens. Ils sont dans une opposition aveugle et systématique qui n'a amené et n'amènera rien aux Européens.
L'UE peut-elle réellement s'occuper des 'petites' gens ? Si oui, comment ?
L'Europe s'occupe des gens normaux mais ce n'est pas suffisamment expliqué, rappelé, mis en avant. Le principe de l'égalité salariale homme-femme n'existerait pas sans l'Europe, par exemple.
Je veux que le travail de la Commission réponde à une seule question: comment améliorer le quotidien des Européens ? Pour l'immense majorité d'entre eux, gagner 1 000 euros est un horizon indépassable. Ce sont eux les citoyens Européens, c'est pour eux que nous sommes élus et non pas pour les banques qui spéculent sans aucune conscience et appellent ensuite l'Europe à la rescousse. Un exemple concret: nous venons d'adopter une obligation pour les banques d'ouvrir des comptes bancaires, dont les services sont proposés gratuitement ou à des tarifs raisonnables. Ca, ça concerne les 'petites' gens.
Quelle serait votre première réforme pour relancer l'emploi ?
En tant que président du Parlement, j'ai voyagé dans toute l'Europe. J'ai rencontré de nombreux chefs d'entreprise à travers le continent. Un témoignage m'a touché: en Émilie-Romagne, en Italie, des petits patrons m'ont confié disposer de technologies de pointe, de carnets de commande bien remplis, mais être incapables d'obtenir des prêts auprès des banques. Ces mêmes banques qui empruntent à 0,25% auprès de la BCE. Cette situation est inacceptable. Résoudre la contraction du crédit en Europe sera une de mes priorités.
Quelles seront vos relations avec le prochain Parlement européen ?
En tant que parlementaire, puis en tant que président du Parlement européen, je me suis battu pour que le Parlement européen occupe la place qui revient à la voix des citoyens, c'est-à-dire au coeur des institutions. Le Parlement a démontré qu'il était prêt à défendre ses convictions, comme dans l'élaboration de l'Union bancaire. En tant que président de la Commission, une de mes priorités sera de rendre la Commission toujours plus responsable de ses actions devant le Parlement. Il est inacceptable que la 'troïka', qui a agi brutalement, n'ait aucun compte à rendre devant la seule institution européenne élue au suffrage universel.
Il y a aussi un chantier démocratique à creuser en matière de gouvernance économique. Le Parlement européen devrait être beaucoup plus impliqué dans le 'Semestre européen', c'est à dire la fixation des grands objectifs de politique économique, sachant que les instruments pour atteindre les objectifs communs doivent ensuite être définis - également sous l'impulsion des Parlements nationaux - au niveau national.
Comment réorienter l'Europe quand l'austérité est gravée dans le marbre ?
Je ne pense pas que l'austérité soit gravée dans le marbre. C'est une fausse vérité, utilisée comme repoussoir par les populistes qui ne conçoivent l'Europe que comme un instrument oppressif. Des instruments sont déjà à disposition pour encourager la croissance. Le traité de stabilité et de croissance par exemple: pourquoi la stabilité budgétaire a été imposée à outrance en oubliant la croissance ?
Les États ont renfloué les banques alors que ce n'est prévu nullement dans les textes. Assimilée à des aides d'État, cette pratique va même à l'encontre des règles de libre concurrence. Il semblerait donc que, même en Europe, quand on veut on peut. À traité constant, on peut faire une politique plus sociale en Europe.
Quelles sont vos priorités en matière de fiscalité ?
De grands groupes, qui font d'énormes profits, utilisent les ficelles de l'optimisation fiscale pour ne payer aucun impôt en Europe. C'est une fraude fiscale à l'échelle de l'Europe, qui contredit ses principes et ses valeurs. Je veux me battre pour contraindre ces groupes à payer l'impôt au moins dans un pays européen.
Les États perdent actuellement beaucoup d'argent sur l'harmonisation de la TVA en Europe, mais ne veulent surtout pas s'entendre pour que cette distorsion cesse. C'est inefficace. Donc, oui, je suis en faveur de l'abolition de la règle de l'unanimité. Cependant, il faut instaurer des garde-fous. Car toucher aux impôts, c'est toucher au coeur de la souveraineté nationale. Les choix fiscaux d'un gouvernement décident des politiques fondamentales, notamment dans le domaine social.
Je commencerai par proposer des définitions communes qui permettent de vraiment comparer les taux d'imposition, de nous entendre sur une définition commune des paradis fiscaux. Nous sommes aux balbutiements de la coopération fiscale, le chantier est immense. Pendant ce temps-là, la zone économique et monétaire est dysfonctionnelle, notre zone monétaire est sous-optimale et nos économies sont en danger.
Ensuite, je me servirai des instruments existants comme le 'Semestre européen' ou les régulations bancaires pour inciter les États à plus de transparence et de convergence fiscales. La Commission précédente n'avait aucune difficulté à recommander des réformes des systèmes de pensions mais, étrangement, ne s'aventurait pas à recommander des inflexions des politiques fiscales.
La politique fiscale est notre principal instrument pour remettre de la justice dans les systèmes économiques actuels et combattre les inégalités. Ne rien proposer est criminel.
Êtes-vous favorable à la passation de contrats à travers lesquels un État s'engagerait auprès de l'échelon européen à appliquer des réformes structurelles en échange d'une aide financière ?
Si nous voulons que notre zone monétaire soit fonctionnelle, des transferts sont en effet nécessaires, mais cela ne doit se transformer en diktat de certains États se considérant comme plus vertueux que d'autres.
La contrepartie financière qui est parfois évoquée doit être réelle et non un argument fallacieux pour forcer des États étranglés financièrement à faire des réformes à l'encontre des choix démocratiques de leur population. Vu la structure du budget communautaire et les restrictions apportées à celui-ci par les États lors des dernières négociations sur le cadre financier pluriannuel, cela me semble compliqué.
Mais je refuserai tout système plus contraignant qui ne serait pas lié à un réel soutien financier. La nécessité de réformes parfois douloureuses pour les Européens est claire. Mais je veux que nous parlions aussi investissements d'avenir et pas simplement contraction de nos modèles sociaux.