Le soutien à la résilience de la population palestinienne à Jérusalem-Est et à la protection de son héritage culturel, mélange de pragmatisme et de créativité
Pendant qu'en coulisses, elle participe activement, dans l'ombre des États-Unis, aux laborieuses négociations de paix du conflit israélo-palestinien, l'UE continue, sur le terrain, à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, d'assister le peuple palestinien, à travers son soutien à l'assise politique et institutionnelle de l'Autorité palestinienne et son aide à l'ensemble de la population palestinienne, incluant les réfugiés, pour leur accès aux services basiques de santé, d'éducation et de subsistance, ou leur intégration dans une économie étouffée par l'occupation israélienne et par le mur de séparation. Lors d'une visite à Jérusalem et en Cisjordanie à la mi-avril, organisée par le bureau du représentant de l'UE pour la Cisjordanie, Gaza, et l'UNRWA, le Maltais John Gatt-Rutter, EUROPE a pu avoir, sur le terrain, un aperçu du défi qui attend chaque jour l'assistance européenne avec, parfois, comme une épée de Damoclès au-dessus de la tête, le risque de voir un projet qu'elle finance saisi ou détruit par Israël, comme l'illustre le démantèlement de structures humanitaires à Jabal-al-Baba, en Cisjordanie, à la mi-avril. Nous nous sommes penchés sur le cas de l'assistance aux Palestiniens à Jérusalem-Est, partie de la ville que se disputent deux nations antagonistes, et qui attise tant de haines et de passions. (Reportage réalisé par Emmanuel Hagry)
Lorsqu'ils déambulent dans les ruelles de la vieille ville et autour des lieux saints de Jérusalem, touristes et pèlerins de toutes confessions et venus du monde entier ne mesurent peut-être pas toute la tension qui règne au quotidien dans la ville des trois grandes religions du Livre, inspirées par le monothéisme de l'Ancien Testament, le judaïsme, le christianisme et l'islam. Une tension palpable au vu de la présence de nombreux militaires israéliens sur place et de nombreuses caméras de surveillance.
Après la conquête en 1967 de la partie orientale de la ville, située à l'est de la « ligne verte » [La « ligne verte » se réfère à la ligne de démarcation issue de l'armistice de 1949 entre Israël et les pays arabes voisins - Syrie, Liban, Transjordanie, et Égypte - à la fin de la guerre israélo-arabe de 1948] et incluant, le Mont Scopus excepté, la vieille ville et ses lieux saints [Le Saint-Sépulcre, le Cénacle, les sanctuaires du Mont des Oliviers, la basilique Sainte-Anne, l'Esplanade des Mosquées avec la mosquée al-Aqsa et le Dôme du Rocher, le Mont du Temple et le Mur des Lamentations], Israël a fait de Jérusalem sa capitale « unifiée et indivisible ». Mais la communauté internationale ne reconnaît pas l'annexion de la partie orientale occupée de la ville, dont les Palestiniens veulent faire la capitale de l'État auquel ils aspirent.
« Jérusalem pourrait être une ville idéale pour vivre tous ensemble, mais en réalité, la situation dans la vie quotidienne est très tendue, en particulier pour la communauté palestinienne, et pour tous les Palestiniens vivant à Jérusalem-Est, qui est de facto annexée par Israël », explique Alessandro Mrakic, administrateur d'un programme du PNUD dédié à l'assistance aux Palestiniens.
Le risque de voir démolir leurs maisons, l'expansion des colonies juives, la fourniture de services sociaux à deux vitesses discriminant clairement la communauté palestinienne, et le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie, construit depuis le début des années 2000, maintiennent la population palestinienne de Jérusalem dans une situation précaire et vulnérable.
Services de base négligés
« Les politiques et les pratiques du gouvernement israélien continuent de nuire à la qualité de vie des résidents palestiniens de la ville et les empêchent de gagner leur vie », confirme Yasmine Al Qutob, chargée de communication pour l'ONG Oxfam à Jérusalem-Est. Ici, les communautés palestiniennes souffrent de pauvreté chronique, du manque de services de base - tels que les routes, le pavage, le système d'écoulement des eaux et l'enlèvement des ordures - et du déni fréquent de leurs droits.
Bien qu'ils représentent 39% de la population totale de la ville, les quartiers palestiniens de Jérusalem-Est, où le coût de la vie est très élevé, reçoivent moins de 10% du budget municipal. Pourtant, les Palestiniens de Jérusalem-Est payent les mêmes impôts que les habitants israéliens de la partie ouest de la ville. Plus important que celui de la bande de Gaza, le taux de pauvreté dans Jérusalem-Est est passé de 64% en 2006 à 78% en 2012, à un seuil qui touche 85% des enfants palestiniens de la ville, selon les chiffres de la Plateforme des ONG françaises pour la Palestine.
Les Palestiniens sont en outre confrontés à de nombreux défis pour rester dans la ville. Selon Oxfam, près de 86 500 des 372 000 résidents palestiniens de Jérusalem-Est, soit près d'un quart de la population palestinienne de la ville, courent le risque de voir leurs maisons détruites et voient leurs possibilités de construire strictement limitées. Et dans les ruelles du souk de la vieille ville, les fermetures de magasins palestiniens se sont multipliées depuis quatre ans. Pendant ce temps, les colonies israéliennes à Jérusalem-Est, illégales en vertu du droit international, continuent à se développer, portant à près de 200 000 le nombre de colons israéliens peuplant désormais la partie orientale de la ville.
Depuis 1967, près de 14 000 Palestiniens de Jérusalem-Est, ainsi que leurs enfants, ont vu leur statut de résidence révoqué, et près de 90 000 habitants palestiniens de Jérusalem, munis du titre de résident dans la ville, des quartiers de Ras Khamis, Dahiyat al-Salaam, Shuafat, Kafr Aqab et Samirami, sont coupés de la ville par le mur de séparation et sont obligés de traverser un check-point pour s'y rendre. « Les restrictions de mouvement et le mur ont contribué à une situation économique de plus en plus précaire, laissant les Palestiniens avec des possibilités d'emploi limitées et la hausse de la pauvreté. Et les services de base, tels que les écoles, les soins de santé et à l'assainissement sont négligés », déplore l'ONG Oxfam.
Stimuler la résilience
En ligne avec son objectif de contribuer au règlement du conflit israélo-palestinien à travers une solution fondée sur la coexistence de deux États, qui auraient tous deux pour capitale Jérusalem, l'UE cherche à améliorer les conditions de vie socio-économique des Palestiniens qui vivent à Jérusalem-Est, en accordant une attention particulière aux plus vulnérables d'entre eux: les jeunes, les enfants et les handicapés. À travers le travail de la société civile et en coordination avec le bureau du président de l'organisation de libération de la Palestine (OLP), l'UE soutient des actions dans Jérusalem-Est dans les domaines de la santé et du bien être social, du logement, de l'urbanisme, de l'aide juridique, de l'éducation, et du développement économique, y compris la promotion des secteurs de la culture et du tourisme.
Dans le cadre de l'aide globale annuelle de l'UE au Palestiniens, qui a atteint plus d'un demi-milliard d'euros chaque année entre 2008 et 2012, le programme d'assistance financière spécifique pour Jérusalem-Est a vu son enveloppe passer de 2 millions d'euros en 2008 à 4,5 millions d'euros en 2009, puis à 6 millions d'euros en 2010 et 2011 et à 8 millions d'euros en 2012 et 2013. Avec ce budget, l'UE soutient notamment un projet triennal lancé en novembre 2013, dédié à la protection des droits de l'homme et à l'amélioration de la résilience des communautés vulnérables à Jérusalem-Est, le Protect the rights and improve the resilience of vulnerable communities in East-Jerusalem.
Doté d'une enveloppe de 3,5 millions d'euros cofinancée par l'UE et Oxfam et mise en œuvre par des ONG locales [Le centre de développement agricole (PARC), le centre pour le conseil et l'aide juridique aux femmes (WCLAC), la fondation Juzoor pour la santé et le développement social, le Palestinian Medical Relief Society, et la coalition pour Jérusalem représenté par le Palestinian Counselling center], ce projet vise à améliorer les conditions de vie de 30 000 Palestiniens de Jérusalem-Est à travers le renforcement de l'action de la société civile palestinienne, la réponse aux violations du gouvernement israélien et l'aide aux palestiniens de Jérusalem Est à faire valoir leurs droits.
85% de chômage chez les femmes
Dans ce cadre, l'UE cofinance une action visant à intégrer les femmes palestiniennes dans la vie active et à les aider à jouer un plus grand un rôle dans l'économie de Jérusalem-Est, où le taux de chômage atteint désormais 40% pour les hommes et 85% pour les femmes, contre 17% et 29,5% respectivement en Cisjordanie, et où le coût de la vie est plus élevé que dans le reste des territoires palestiniens. Outre la quasi-impossibilité de trouver un emploi, les femmes palestiniennes sont également affectées par une société patriarcale qui impose des restrictions sur leur éducation, leurs mouvements et leur travail.
Le projet Supporting women's business in East Jerusalem vise à renforcer les compétences des femmes palestiniennes et leurs possibilités de trouver un emploi, et à les aider à démarrer leurs propres petites entreprises génératrices de revenus pour elles-mêmes et leurs familles. Dans un premier temps, pour permettre aux femmes de financer leurs desseins, le projet les a aidées à créer des groupes d'épargne et de crédit (SCG) à partir desquels elles peuvent investir et apporter un soutien financier à leurs membres. Il fournit aussi des allocations aux femmes d'affaires en herbe ainsi qu'une formation sur la gestion financière, le marketing et des compétences techniques telles que la couture ou la cuisine, ou des outils et l'équipement nécessaire pour aider les femmes à se lancer.
Cette action a ainsi aidé des femmes palestiniennes à mettre en place plusieurs entreprises, comme dans le quartier de Sur Baher, où un groupe de femmes a reçu un soutien logistique, des cours de cuisine, du matériel culinaire et des outils pour créer une boulangerie. Dans le quartier de Silwan, le PARC aide un groupe de femmes palestiniennes qui tentent de protéger une parcelle de terre menacée de confiscation par le gouvernement israélien et qui ont mis en place un jardin où elles cultivent et vendent des herbes médicinales. À Essayieh, le PARC a réhabilité et restauré une maison pour un club de femmes et a aidé celles-ci à établir un institut de beauté.
Atelier de couture
Dans la vieille ville de Jérusalem, le projet a aidé un groupe de femmes palestiniennes à mettre en place un atelier de couture, hébergé dans les locaux de l'association de la Communauté africaine. Ces femmes ont notamment reçu une vingtaine de machines à coudre et les matériaux nécessaires ainsi que des cours de couture, afin de produire des vêtements de leurs choix. « Nous remercions l'UE pour son soutien. Merci Dieu, nous avons cet atelier de travail. À Jérusalem, il n'y a pas beaucoup d'emplois pour les femmes palestiniennes, qui en outre souffrent d'un manque de formation », nous a expliqué Manal Balalawi, qui dirige l'atelier avec Hidaya Abu Sbeih et May Barqaqu.
« Avec cette source de revenus, les femmes sont en mesure de mieux s'occuper de leurs enfants et leurs familles, de leur offrir une alimentation suffisante, des soins de santé et une éducation adéquate. Et elles peuvent aussi investir dans un avenir meilleur pour leurs entreprises », insiste Yasmine Al Qutob, qui est aussi chargée, pour l'ONG Oxfam, du renforcement des capacités des communautés vulnérables.
En sus de l'appui au développement économique des femmes, le projet œuvre aussi à la réhabilitation des écoles et à la création de meilleures possibilités d'éducation, de formation, notamment en matière de secourisme pour la communauté en cas d'urgence. Il participe en outre à la création de clubs environnementaux pour faire face aux dangers en matière de santé, et au renforcement des liens familiaux à travers des ateliers de pratiques parentales positives. Enfin, il offre une aide juridique et des conseils aux femmes palestiniennes rendues vulnérables en raison de problèmes politiques et sociaux tels que la violence fondée sur le sexe, les démolitions de maisons et le risque d'être séparées des enfants en raison de restrictions de résidence ou des arrestations, lorsqu'ils errent dans les rues du vieux Jérusalem.
Préserver l'héritage culturel
Mais le programme d'assistance de l'UE à Jérusalem-Est ne s'arrête pas seulement au soutien à la résilience des communautés vulnérables. L'action de l'UE se traduit aussi par une contribution, en partenariat avec le Programme de développement des Nations unies (PNUD), de 2,4 millions d'euros pour la préservation des sites et du patrimoine culturels palestiniens de la vieille ville de Jérusalem.
En collaboration avec le PNUD, qui soutient depuis 1997 les secteurs du tourisme et de la culture dans le territoire palestinien occupé à travers la restauration et la réhabilitation des sites du patrimoine culturel, la Direction générale Développement et Coopération de la Commission européenne a signé en juillet 2013 un accord avec l'Université Al-Quds pour un programme de réhabilitation et de revitalisation de la madrasa al-Kilaniyya et des hammams Al-Shifa et Al-Ayn, deux bains mamelouks construits en 1300 et utilisés jusqu'au début des années 1970 par les habitants de la vieille ville.
« Ce programme est très important pour Jérusalem », nous a expliqué la directrice du Centre of Jerusalem Studies, Huda Al-Imam, qui supervise le projet. « Il va revitaliser la vieille ville et faire prendre conscience à la communauté palestinienne de l'importance du patrimoine culturel et de la préservation de notre identité », a-t-elle poursuivi, déplorant une « judaïsation de Jérusalem ». « Israël ne voudrait pas vraiment voir une restauration de ce genre dans Jérusalem. Israël entreprend des actions dans Jérusalem pour réduire systématiquement ce qui n'est pas juif », a-t-elle insisté.
« Ce programme va contribuer au développement et à la protection de l'héritage culturel palestinien, mais pas seulement. Il a aussi pour objectif d'améliorer les conditions socio-économiques des citoyens de Jérusalem-Est, par le biais de logements de qualité et des services touristiques », a en outre expliqué Mme Al-Imam. Le programme vise aussi à renforcer les capacités locales en matière de conservation, de réhabilitation et de gestion des bâtiments et des sites historiques. Des possibilités d'emploi à court et moyen terme seront également générées pour des jeunes professionnels dans les domaines de la restauration, du tourisme et de la gestion du patrimoine culturel. À plus court terme, les travaux de restauration ont jusqu'ici permis d'embaucher jusqu'à 50 personnes pour le gros œuvre.
Centre de bien-être
Enfin, Mme Al-Imam voudrait aussi que les deux hammams restaurés, qui seront reliés au souk Al-Qattanine, le vieux marché de coton de la vieille ville, deviennent un centre de phytothérapie, de massages et de bien-être. « Ce projet est absolument essentiel pour le bien-être de la population palestinienne de la vieille ville », qui vit, selon elle, dans une « atmosphère de tension permanente ». Une tension qu'illustre, selon elle, « la militarisation » des lieux. Une tension qu'illustrent aussi la multiplication des heurts ces dernières semaines entre des Palestiniens et les forces de l'ordre israéliennes ou des activistes juifs, ou celle d'arrestations d'enfants suspectés d'être fauteurs de trouble dans les rues de la vieille ville.
« Les défis de ce projet très intéressant et dynamique encore contesté sont grands. Nous sommes très heureux de le mettre en œuvre ensemble avec le soutien de l'UE et du PNUD. Et je tiens à exprimer toute ma gratitude à l'UE et à la Commission européenne pour avoir décidé d'investir dans Jérusalem et se soucier du bien-être de Jérusalem et de ses habitants. Parce que, depuis de nombreuses années, ce n'était pas le cas », a conclu Mme Al-Imam.