Bruxelles, 24/02/2014 (Agence Europe) - Le CIHEAM (Centre international de hautes études agronomiques méditerranéennes), créé en 1962, est désormais au centre de la coopération agricole euro-méditerranéenne. Son rôle est reconnu aussi bien par l'UE et ses partenaires de la rive sud que par le « 5+5 » en tant que cadre informel mais concret de dialogue entre les pays du bassin occidental. Ce rôle lui a été confirmé lors d'une récente réunion à Alger pour dresser un état des lieux d'un paysage agricole euro-méditerranéen perçu a priori comme le champ d'une forte concurrence entre des productions similaires et obéissant aux mêmes rythmes saisonniers. Mais l'idée d'une coopération, faute de pouvoir encore parler de complémentarités, fait son chemin, et le CIHEAM a la charge d'en tracer les contours, en comptant sur ses réseaux dans les 13 pays qui en sont membres (Albanie, Algérie, Égypte, Espagne, France, Grèce, Italie, Liban, Malte, Maroc, Portugal, Tunisie et Turquie). Cette coopération multilatérale se focalise sur la sécurité alimentaire dans la région mais aussi sur tous les aspects liés à l'équilibre des territoires. Pour préciser les axes de travail que s'est assigné le CIHAM, son secrétaire général, Cosimo Lacirignola, a accepté de répondre aux questions d'EUROPE. Les pays méditerranéens ont toujours dû construire leur développement agricole « dans un régime de fortes contraintes », rappelle-t-il (propos recueillis par FB).
Cosimo Lacirignola: La rareté de l'eau et de la terre, les caprices du climat et l'aridité des milieux géographiques sont des facteurs limitants au regard aussi d'un accroissement démographique (doublement de la population entre 1980 et 2010). Bien souvent, les besoins alimentaires ont augmenté plus vite que les capacités productives. Résultat, dans les pays de la rive sud, le déficit agro-commercial, devenu structurel à partir de la fin de la décennie 1970, ne cesse de s'amplifier, atteignant pour l'ensemble près de 38 milliards de dollars en 2012, avec une facture, cette année-là, de 52 milliards de dollars.
Même s'ils parviennent à exporter de plus en plus de produits, (ces pays) doivent aussi en acheter de plus en plus. C'est notamment vrai pour les céréales. Ils représentent entre 15 et 20% des importations mondiales de blé pour une population égale à 2% des habitants de la planète.
Agence Europe - Quelle est la situation des échanges agricoles entre les deux rives ?
On note des importations croissantes et diversifiées. 70% des produits agricoles importés ne viennent ni de l'UE ni de la région elle-même et 50% de leurs produits sont vendus ailleurs qu'en Europe et en Méditerranée.
Cependant, les échanges agricoles restent importants. (…) les pays arabes méditerranéens ne représentaient en 2012 que 8% des exportations agricoles totales de l'UE, soit un montant de près de 10 milliards d'euros. Un chiffre qui a doublé depuis 2006. Ils y exportent moins de 3% (2012), soit 3,5 milliards d'euros. Un commerce stable depuis le milieu des années 2000 non pas grâce à l'élargissement mais grâce à des flux commerciaux plus énergiques entre les pays du pourtour, Nord et Sud, avec une gamme de produits agricoles européens dont la valeur économique est généralement plus forte et qui a pu tirer profit du renchérissement international des prix (céréales notamment, mais aussi viandes et produits laitiers), à la différence des agrumes par exemple. La balance agro-commerciale de l'UE avec les pays arabes méditerranéens était excédentaire de 6,5 milliards d'euros environ en 2012 (à mettre en regard avec les 12,6 milliards d'euros de l'excédent agricole total de l'UE en 2012). Une situation historique qui signifie que les échanges avec les pays arabes méditerranéens assurent près de 50% du surplus agro-commercial de l'UE.
Comment a évolué la coopération agricole euro-méditerranéenne depuis la déclaration de Barcelone en 1995 ?
Les relations agricoles ont toujours constitué un domaine spécifique. Une partie des peurs commerciales euro-méditerranéennes provient du risque de compétition renforcée entre les deux rives du bassin sur les mêmes productions agricoles (huile d'olive, fruits et légumes, etc.). Ces sensibilités expliquent que l'agriculture ait été relativement marginalisée de la coopération euro-méditerranéenne et exclue de la libéralisation des échanges pendant les 10 premières années post-Barcelone. Il a fallu attendre novembre 2003 pour que soit organisée, à Venise, sous présidence italienne, la première conférence euro-méditerranéenne des ministres de l'Agriculture. Par son format institutionnel, cette rencontre reste unique à ce jour dans l'historique de la coopération euro-méditerranéenne.
Les négociations ouvertes en 2005, pour la libéralisation réciproque des échanges de produits agricoles et de la pêche, tant frais que transformés, ont abouti à quelques accords (avec l'Égypte, la Jordanie, les Territoires palestiniens et le Maroc plus récemment). Tout cela de manière bilatérale, différenciée et bien spécifique. Mais, la Méditerranée n'est pas au rendez-vous de la tendance à la régionalisation des échanges commerciaux et agricoles. Des flux géoéconomiques intenses agitent cet espace mais sans véritablement dessiner une construction régionale. La Méditerranée, dans le domaine agricole, reste donc avant tout traversée par des échanges bilatéraux, avec des origines et des destinations de plus en plus variés en termes de commerce. C'est donc une interface avant d'être une région intégrée, alors qu'elle demeure dans son ensemble face à des défis immenses (ressources naturelles, adaptation aux changements climatiques, productivité agricole, développement des territoires ruraux et sécurité alimentaire). Un emploi sur cinq au sud de la Méditerranée est lié à l'agriculture. Un habitant sur trois réside encore en milieu rural. Entre 30 et 50% du budget des ménages sont toujours dédiés aux dépenses alimentaires. Entre 15 et 25% des exportations et des importations totales, pour la majorité des pays arabes méditerranéens, sont des produits agricoles.
Démographiquement, socialement, territorialement, économiquement et politiquement, l'agriculture, l'alimentation et le rural sont des questions stratégiques pour les pays comme pour la région, globalement. C'est pourquoi il faut se réjouir de voir aujourd'hui l'UE consacrer plus de programmes et plus de moyens aux projets de recherche, de coopération et de développement dans le domaine de l'agriculture, de l'agronomie, de l'innovation et de l'emploi rural. L'initiative ENPARD (European Neighbourhood Programme for Agriculture and Rural Development), lancée dans le cadre de la Politique de voisinage, en 2012, est par exemple très encourageante. Les programmes de recherche-développement comme MED-SPRING et ERANETMED le sont tout autant et vont dans le sens d'une relation euro-méditerranéenne basée sur des partenariats concrets autour de sujets essentiels car situés dans le quotidien des populations.
Quel est le rôle du CIHEAM dans ce cadre?
L'élargissement de notre organisation aux pays du sud et de l'est de la Méditerranée, lancé dès les années 1980, (confirme notre) esprit pionnier (et la) volonté constante de construire des partenariats entre les deux rives. Le CIHEAM ne travaille pas sur la Méditerranée mais pour la Méditerranée et donc avec les Méditerranéens.
Il doit apporter des solutions concrètes, partager des expériences et des savoirs, mutualiser des moyens humains et financiers et chercher à adapter les connaissances aux exigences formulées par les États membres. Évidemment, cette démarche anime aussi les rapports avec les autres destinataires de notre mission de coopération (agriculteurs, entreprises du secteur alimentaire, collectivités locales, société civile…). Le CIHEAM contribue à l'élaboration d'une vision globale, structurante et engageante sur le développement en Méditerranée et, à travers nos capacités d'expertise et nos recherches en partenariat, nous concourons au développement de la connaissance et de la science afin de les mettre à la disposition de tous, en favorisant les synergies entre les communautés de chercheurs et des programmes de coopération basés sur des savoirs pluridisciplinaires. Actuellement, notre organisation est mobilisée sur 80 projets transnationaux, représentant un volume de financement total de 100 millions d'euros environ, et qui mobilisent près de 50 États (le quart des pays de la planète).