Bruxelles, 24/09/2013 (Agence Europe) - Des idées diverses ont été présentées, mardi 24 septembre à Bruxelles, sur les mesures qui pourraient être mises en place pour aider les producteurs de lait à s'adapter à la fin des quotas en 2015. Mais ces mesures, annoncées lors de la conférence sur 'le secteur laitier de l'Union' (évolution au-delà de 2015) auront du mal à se concrétiser tant les pays de l'UE sont divisés sur la question de la fin des quotas et des mesures de marché à conserver ou à créer.
Le commissaire à l'Agriculture, Dacian Ciolos, a rappelé que le 'paquet lait' est entré en vigueur en octobre 2012. Sa mise en place est en cours. 11 États membres ont instauré des contrats obligatoires, 4 envisagent de le faire - essentiellement les États membres où la part des coopératives est faible. En parallèle, la Commission va continuer le travail dans le cadre plus général sur la structuration de la chaîne alimentaire pour promouvoir un meilleur équilibre, plus de transparence et d'honnêteté dans les relations au sein de la chaîne alimentaire.
La réforme de la PAC peut apporter certaines réponses: - la nouvelle structure des paiements directs (paiements directs plus adaptés à la spécificité agronomique de certains territoires, paiements couplés et aides renforcées aux zones défavorisées, bonus premiers hectares pour aider les exploitations diversifiées petites et moyennes) ; - la possibilité de sous-programmes de développement rural. Ceux-ci peuvent cibler un secteur confronté à une restructuration. « Je pense qu'il s'agit là d'un outil très adapté à certaines régions qui présentent une concentration d'exploitations fragiles », a dit M. Ciolos ; - outils renforcés pour gérer les situations de crises, des outils plus réactifs et plus flexibles.
La question qui se pose aujourd'hui est donc de savoir si tous ces outils « sont suffisants pour intervenir de façon ferme et efficace en cas de crise de surproduction, de chute de consommation ou d'augmentation rapide et brusque des coûts de production sans augmentation des prix. Avons-nous des outils adaptés pour prévenir des situations de crise ? Si les outils ne sont pas suffisants, quels types d'outils mettre en place sans cadre trop rigide ? ». Ainsi s'interroge le commissaire.
Il admet que les agriculteurs des régions les plus fragiles risquent d'être les premiers affectés par une crise éventuelle. Mais pas seulement: ceux qui se sont endettés pour augmenter leur production peuvent devenir fragiles dans certaines situations de crise. Et le commissaire de proposer des pistes: un recours à une forme de régulation exceptionnelle, pendant une période limitée, serait-elle envisageable ? Si oui, à quel coût ? Doit-on concevoir de nouvelles formes de gestion des crises qui ciblent davantage les zones en excès de production pour protéger les zones les plus fragiles ? Comment utiliser les instruments structurels pour renforcer notre capacité de réponse dans de telles situations ? Faut-il envisager un mécanisme de soutien d'urgence exceptionnel ciblé de manière sectorielle et géographique en cas de dérapage pour protéger les zones fragiles ? Quel est le maillon le plus efficace sur lequel nous devons cibler nos actions: - les exploitations ou les laiteries ; - pour avoir le plus d'efficacité à moindre coût budgétaire ? Il existe aujourd'hui le fonds de crise, « mais nous devons utiliser ce fonds de manière la plus efficace car il ne faut pas oublier qu'il a un effet sur les paiements directs, du fait de la discipline financière ».
Pour que ces instruments soient efficaces, nous avons besoin de transparence. Dans le contexte de la fin des quotas, nous devons, selon M. Ciolos, mettre en place un nouveau système de collecte des données pour mettre à disposition du secteur des analyses dans un laps de temps plus court. M. Ciolos envisage de proposer ce type d'outil au sein de la Commission européenne, en créant un observatoire des marchés. Celui-ci sera chargé de faire cette analyse sur le court terme et de présenter ces données au secteur.
Le ministre lituanien de l'Agriculture, Vigilijus Jukna, a rappelé que la production de lait en Europe (15% de toute la production agricole de l'UE) joue un rôle très important dans certains pays. Il a relevé « un certain nombre de problèmes » dans la chaîne d'approvisionnement et estimé que toutes les possibilités offertes par le 'paquet lait' n'ont pas été utilisées. Il faut, selon le ministre, renforcer la position des éleveurs et le pouvoir de négociation de ces derniers dans la chaîne d'approvisionnement alimentaire. 2015 sera une année « délicate », car le système des quotas va toucher à sa fin. Après l'élargissement de 2004, la production laitière n'a jamais dépassé les quotas, lesquels ont donc perdu de la pertinence, selon M. Jukna. Il reconnaît cependant que la fin des quotas pourra engendrer des difficultés. « Nous avons besoin, après 2015, d'instruments de régulation, combinés à des filets de sécurité pour s'assurer que les prix ne descendent pas en dessous d'un certain seuil ; et il faut lutter contre la volatilité excessive des prix », a dit le ministre lituanien. Il faut, selon lui, mettre en œuvre des instruments de marché fondés sur l'offre et la demande et éviter que l'UE ne dépende des approvisionnements en dehors de l'UE (et cette dernière doit continuer à garder ses normes élevées).
« Nous parlons ici du premier secteur agricole européen en termes de valeur ajoutée », a insisté Paolo De Castro (S&D, Italie), le président de la commission de l'agriculture du Parlement européen. Ce qui a été fait grâce au 'paquet lait' est « très bien, mais cela ne suffit pas », selon lui. Il ne suffit pas de lutter contre les déséquilibres sur le marché qui auront lieu après la fin des quotas, lesquels régulent depuis plus de trente ans l'offre interne. Il y aura forcément des répercussions sur les producteurs, a fait valoir Paolo De Castro. Les données semblent peu encourageantes: de 2007 à 2010, 30% des exploitations laitières sont sorties du marché. Il y a une tendance à la concentration de l'offre, a souligné l'eurodéputé. Avec le rapporteur Michel Dantin, (PPE, France), il avait proposé différents instruments flexibles en cas de crise. Comme la possibilité d'accorder une prime aux producteurs qui, de façon volontaire, acceptent de baisser leur production en cas de période prolongée de baisse des prix. Mais cet outil, controversé, n'a pas été soutenu au PE, or M. De Castro redoute qu'on ait « laissé passer le coche ». Il a salué les décisions sur la prolongation de la période d'intervention pour le lait écrémé en poudre et le lait, la réintroduction du stockage privé pour les fromages et les normes sur le renforcement des organisations de producteurs. « Il faut continuer à travailler dans cet optique », a dit Paolo De Castro, pour qui il faudra introduire de nouvelles mesures législatives dans un futur proche. Sinon, le risque existe d'un recul drastique du nombre d'exploitations laitières et des superficies destinées à l'élevage du bétail, « surtout dans les zones rurales les plus marginalisées ». La commission agriculture du PE travaille à l'adoption d'un rapport sur le maintien de la production laitière dans les zones défavorisées et de montagne. Le risque d'écroulement des prix est imminent, s'inquiète enfin le parlementaire européen.
Hermanus Versteijlen, directeur général adjoint faisant fonction à la DG Agriculture, a expliqué notamment que le secteur a gagné pas mal de compétitivité en termes de prix vis-à-vis du marché mondial. Il a expliqué que les fromages sont un moteur des exportations. Pour le beurre, la situation va rester stable jusqu'en 2022. S'agissant de la poudre de lait écrémé, la Chine est devenue un client important pour l'UE. « On ne s'attend pas à des chocs en termes de production à la fin des quotas en 2015 », a-t-il résumé (même s'il s'attend à une petite hausse de la production de lait et à une baisse du nombre de vaches laitières).
Franck Chevalier a présenté les conclusions de l'analyse des experts indépendants sur l'évolution future du secteur laitier (étude d'Ernst & Young).
Romuald Schaber, président de l'EMB (European Milk Board), a préconisé de nouveaux instruments de marché, car les prix montent mais ne couvrent pas les coûts de la production de lait. En outre, il existe selon lui des risques de surplus de lait dans l'UE. Et de préconiser la mise en place d'une agence de surveillance permettant des ajustements flexibles des volumes de lait à la demande, de stabiliser les prix et d'assurer la sécurité de l'offre de lait dans l'UE. Cette agence ferait des recommandations sur le volume à produire.
Pour Jacques Carles, de Mouvement pour une organisation mondiale de l'Agriculture (MOMAGRI), il est primordial de mesurer l'impact de la fin des quotas car il n'existe aucun modèle capable d'y répondre. Sauf le modèle MOMAGRI en cours d'extension au secteur laitier. Les simulations budgétaires pour la période 2013-2020 montrent un scénario « réaliste » dans lequel les prix fluctuent dans des proportions similaires à celles observées entre 2006 et 2012: trois pics de prix en 2015 (350 euros/t), 2018 (340) et 2020 (350), deux périodes de crise: 2016 (270 euros/t), 2017 (310) et 2019 (270) et une moyenne des prix sur la période estimée à 320 euros/t.
Mansel Raymond, président du groupe de travail sur le lait et les produits laitiers du COPA-COGECA, a préconisé: - un outil de stabilisation des revenus ; - d'accorder la priorité aux mesures de marché telles que l'intervention publique et le stockage privé ; - une mise à jour du prix d'intervention pour tenir compte de la réalité du marché. Les marchés à terme et les systèmes d'assurance comptent aussi au nombre des outils prometteurs, puisqu'ils peuvent permettre d'atténuer la volatilité du marché. En outre, il faut renforcer les relations contractuelles entre agriculteurs et transformateurs et améliorer la position des agriculteurs au sein de la chaîne, « leur permettant ainsi d'obtenir un meilleur prix pour leur lait ». (LC)