Tout reste à faire. L'intention de jeter les bases d'une politique européenne de l'énergie est en elle-même un progrès, mais les obstacles sont énormes (voir cette rubrique dans le bulletin précédent). Les déclarations de principe du Conseil européen ne constituent qu'un point de départ ; presque tout reste à faire. Certaines évolutions pourraient même compliquer la situation dans des domaines dépassant le secteur de l'énergie.
Accords à réviser avec les États-Unis ? Voici un exemple. La politique américaine largement fondée sur le développement du gaz de schiste pourrait se répercuter sur le projet d'union commerciale et industrielle entre l'UE et les États-Unis. Le coût de l'énergie pour l'industrie américaine sera radicalement inférieur à celui auquel s'approvisionne l'industrie européenne: l'électricité coûtera en Europe le double qu'aux États-Unis.
Dans ces conditions, le projet d'accord euro-américain dont les négociations devraient commencer le mois prochain, pourrait exiger des réflexions supplémentaires. Le Parlement européen a apporté jeudi dernier son appui à ce projet avec une large majorité (460 oui, 105 non), en exprimant plusieurs souhaits, comme l'exclusion du secteur culturel de la négociation ; mais il n'a pas évoqué la question du coût de l'électricité (voir notre bulletin n° 10851). On devrait pourtant s'interroger sur la possibilité que l'aventure du gaz de schiste modifie la politique étrangère américaine dans son ensemble. Les États-Unis envisagent d'exporter progressivement ce gaz en Asie et ailleurs, réduisant la dette et le déficit commercial avec la Chine et influençant la situation du Japon, de l'Inde, de la Corée du Sud et de l'Union européenne.
En seraient affectés: a) les exportations de pétrole du Golfe (le marché américain, elles l'ont déjà largement perdu et il le sera totalement bientôt) ; b) les exportations de la Russie, vers l'UE en particulier.
Certes, un tel ouragan serait progressif: ce n'est qu'à l'horizon de l'an 2020 que les États-Unis deviendraient exportateurs nets de gaz ; les installations nécessaires pour les exportations massives n'existent pas encore. Mais à Washington on regarde loin ; le gaz de schiste deviendra un instrument de la politique étrangère américaine. On attribue au Premier ministre turc, M. Erdogan, pendant sa récente visite aux États-Unis, l'affirmation suivante: « Je serais heureux d'acheter du gaz des États-Unis plutôt que d'Iran. »
Projet à long terme, donc, mais qui pourrait influencer dès les prochaines semaines la négociation euro-américaine sur la libéralisation totale réciproque des échanges commerciaux et des investissements.
Dans l'UE, chacun pour son compte. Face à la situation décrite, ce serait une illusion de considérer les États membres comme un ensemble. En fait, dans le domaine énergétique, ils ne le sont pas du tout ; dans les relations extérieures surtout, chacun agit pour son compte, souvent en concurrence avec le voisin. On n'a pas oublié les rencontres périodiques dans une petite maison de la campagne russe, entre Vladimir Poutine et Berlusconi (Premier ministre à l'époque), définissant en tête à tête les relations italo-russes en matière énergétique. D'ailleurs, les Traités européens ne prévoient pas une politique commune de l'énergie: les compétences sont partagées entre les États membres et l'UE en tant que telle, avec des votes à l'unanimité ou à la majorité selon les sujets ; et chaque État membre garde le droit à déterminer les conditions d'exploitation de ses ressources énergétiques ainsi que la structure générale de son approvisionnement. L'Italie a dit non au nucléaire mais s'approvisionne en énergie nucléaire produite en France, à quelques kilomètres de sa frontière. Et le coût de l'électricité varie sensiblement d'un État membre à l'autre.
Mécontentement. La situation chaotique est accompagnée de protestations et même de recours en justice des catégories économiques ou sociales. Un exemple ? La « Fédération Environnement Durable » française a fait le point sur les installations éoliennes terrestres en France ; il y en a 4 500, ce qui devrait correspondre à 7 500 MW. Or, le 7 mai à 12h15 elles « ont produit 0,5% de l'électricité, mettant en évidence leur contre-performance absolue et l'inutilité d'un investissement de 11 milliards d'euros totalement improductif ».
De leur côté, les industries consommatrices déplorent l'absence de « cadre règlementaire précis et d'investissements suffisants pour les infrastructures » ; chacun s'efforce de développer les énergies qui lui apportent des avantages. À l'égard du gaz de schiste, une position européenne n'existe pas.
Cette situation confuse avait amené Jacques Delors à proposer une Communauté européenne de l'énergie, projet qui demanderait des années pour se concrétiser ; mais il a l'habitude d'avoir raison longtemps à l'avance. L'évolution de la situation en Europe commence à peine.
(FR)