Madrid, 18/03/2013 (Agence Europe) - Le secteur privé de la sécurité ne cesse de croître. Son poids économique a augmenté en Europe de 14% entre 2005 et 2010. Et si la crise économique a produit une contraction du marché et une concurrence parfois déloyale, le champ d'action des sociétés privées continue de s'élargir pour concurrencer parfois les prérogatives des forces publiques de l'ordre. Du transport des prisonniers, en passant par la sécurité des aéroports et des infrastructures dites critiques ou encore les gardes privés armés sur les bateaux marchands, ce secteur est réglementé au niveau national d'une manière très hétéroclite au sein de l'UE. Cette situation serait toutefois amenée à changer, car la Commission européenne pourrait proposer un système de standards communs, bien que limité au début à quelques secteurs de niches.
De nombreux services dans le domaine de la sécurité qui étaient assurés auparavant par l'État sont aujourd'hui confiés à des sociétés privées. Une évolution qui n'est pas récente, mais qui a pris son envol il y a quatre ou cinq ans, suivant un schéma commun à tous les pays. Peut-on parler dans ce contexte d'une privatisation de la sécurité ? Non, selon le ministre espagnol de l'Intérieur, Jorge Fernandez Diaz, qui intervenait lors du quatrième sommet européen sur les services privés de sécurité, organisé à Madrid jeudi 14 et vendredi 15 mars par l'association européenne du secteur, CoESS, et son équivalent espagnol, Aproser. Comme l'ont fait les autres intervenants, il a préféré parler de « complémentarité ». Certes, le rôle des forces publiques de l'ordre est peu à peu plus restreint, mais c'est pour leur permettre de se concentrer davantage sur leurs « fonctions clés », tout en assainissant les budgets publics, a-t-il fait valoir.
Quelques chiffres, présentés lors de ce sommet dans un rapport et un Livre blanc (The socio-economic added value of private security services in Europe). Le premier a été rédigé par GFK Consulting et le second par le professeur Marc Cools, criminologue à l'Université Libre de Bruxelles. Ces documents permettent d'entrevoir l'ampleur grandissante de cette industrie. Elle comprend à ce jour plus de 2,1 millions de salariés dans 34 États européens, qui travaillent pour environ 52 300 sociétés. Le chiffre d'affaires total a atteint récemment 35 milliards d'euros, soit 0,23% du PIB européen. Avec une croissance de 14% depuis 2005, il n'est plus guère étonnant qu'il y ait plus d'agents de sécurité par habitant (1/290) que d'officiers de police (1/356).
Le débat est lancé pour déterminer ce que sont exactement les « fonctions clés » de la police et de la justice, avec comme objectif corollaire de déterminer quelles sont les fonctions du type « figuratif » qui pourraient de sorte passer entre les mains d'agents privés. Les sociétés privées ont déjà commencé à passer d'un modèle purement sécuritaire, comme le gardiennage, vers des services intégrés et plus complexes (intégration de nouvelles technologies, analyse et gestion des risques), a expliqué Willem van de Ven, du groupe britannique G4S.
Cela implique le développement d'un savoir-faire plus pointu et spécialisé. Une spécialisation qui concerne par exemple de plus en plus la protection des infrastructures dites critiques, c'est-à-dire celles qui ont trait à l'énergie, l'industrie pétrochimique ou aux réseaux de télécommunication et de transport routier. Au sein de l'UE, ce sont les États membres qui les identifient d'une manière confidentielle.
Mais la nature 'critique' de ces infrastructures peut en même temps être transnationale. C'est pour cette raison qu'une directive du Conseil de l'UE (2008/114/CE) demande aux États membres de créer un registre d'« infrastructures européennes critiques » dans les secteurs de l'énergie et du transport. « Cela n'a pas très bien marché », a toutefois avoué Olivier Luyckx, de la direction générale Justice et affaires intérieures à la Commission. 14 sites ont été identifiés par les États, dont 11 par la Slovaquie. Suite à cet échec, la Commission va proposer dans « quelques semaines » un document politique qui revisite l'approche de l'UE, a-t-il affirmé, en passant d'une vision par secteurs à celle qui tente d'identifier les réseaux et plateformes critiques de niveau européen.
Pour M. Carmichael et Marc Pissens, président du CoESS, la Commission devrait aller plus loin en fixant les critères pour identifier les infrastructures critiques et informer les sociétés privées de sécurité des exigences minimales pour les sécuriser. C'est une possibilité que M. Luyckx n'écarte pas. Il a d'ailleurs évoqué la possibilité d'une initiative européenne en faveur de standards pour les processus de recrutement, de filtrage et de formation du personnel qui serait amené à sécuriser de tels sites ou réseaux.
À travers cet exemple, le problème actuel qui apparaît pour ces sociétés est l'absence totale de règles harmonisées. Nous ne savons pas comment nous y prendre pour passer au niveau européen, a déploré M. van de Ven. Le frein est en même temps de nature politique. Les autorités publiques rechignent à permettre à des sociétés étrangères de s'occuper de la sécurité de leurs infrastructures critiques, comme des centrales nucléaires, a expliqué à EUROPE le professeur Cools. Il a souligné aussi que si la Commission venait à proposer des standards pour la sécurisation de ces infrastructures ou des normes communes à l'UE pour l'emploi de gardes armés privés sur les bateaux marchands (EUROPE n° 10772), cela ouvrirait une brèche pour la réglementation de tout le secteur privé de la sécurité. C'est ce qu'appellent d'ailleurs de leurs vœux les acteurs de ce marché qui y voient une opportunité pour étendre leur activité. (JK)