Après la tentative de cette rubrique de présenter une vue d'ensemble des évolutions futures de l'Europe (bulletin n° 10728), l'actualité reprend ses droits. Voici quelques remarques sur deux sujets polémiques.
Le monde de la finance, surveillance indispensable. Mon premier sujet concerne les responsabilités du système bancaire en Espagne, en marge des décisions officielles sur le soutien européen à un certain nombre de banques espagnoles dont notre bulletin a rendu compte hier. Je souhaite dénoncer, une fois de plus, la mentalité et le comportement du monde de la finance aggravés, dans le domaine spécifique qui nous occupe, par une législation nationale qui lui garantissait une protection excessive. La situation actuelle a suscité des drames. Je me réfère au fait que les banques espagnoles ont expulsé près de 400 000 familles de logements qui n'avaient pas encore été entièrement payés ; certains locataires se sont jetés par la fenêtre. Deux sont morts. Les moyens d'information espagnols ont indiqué qu'un organisme officiel (CGPJ, Conseil général du pouvoir judiciaire) a critiqué les « mauvaises pratiques des banques », responsables d'une « extension généralisée du crédit immobilier, sans mesurer les possibilités réelles du débiteur » ; le CGPJ a proposé des mesures pour éviter « l'exclusion sociale » des familles concernées. Il a suggéré d'opérer une distinction entre les débiteurs qui ont acheté un bien dans un but spéculatif et les « débiteurs de bonne foi » qui ont acheté leur maison pour y habiter. Plusieurs mesures ont été suggérées et le gouvernement espagnol est en train de corriger la législation. Actuellement, en Espagne, la saisie d'un logement dévalué n'élimine pas la dette et la banque continue à exiger la différence par rapport au prix de départ. Des magistrats dénoncent cette situation en estimant que les banques responsables d' « opérations financières risquées » ont, elles aussi, leur part de responsabilité dont il faut tenir compte. Le problème a été soumis à la Cour de justice de l'UE, invitée à évaluer si la loi espagnole constitue une protection suffisante contre les clauses abusives.
L'Association espagnole des banques a fait un effort en annonçant le gel des saisies dans les cas les plus graves. Le monde politique, majorité et opposition unies, a ouvert des consultations et un organisme de soutien aux expulsés a demandé que la saisie du logement soit considérée comme suffisante pour solder la dette. La presse espagnole fait état d'un grand sentiment de défiance envers les banques, qui avaient été souvent sauvées par des fonds publics. Il est évident que le monde bancaire n'est pas impliqué en totalité dans ces affaires, qui en réalité ne concernent qu'une minorité ; mais les montants en jeu sont considérables et notre bulletin d'hier a rappelé que le soutien européen requis se situerait entre 35 et 40 milliards d'euros.
Conclusion: la surveillance du monde de la finance demeure une exigence incontournable.
Gaz de schiste: enthousiasme ou méfiance ? Autre sujet qui soulève des polémiques très vives: le gaz de schiste. Les informations en provenance des États-Unis ont bouleversé le monde de l'énergie ; on a été envahi d'analyses annonçant que les Américains allaient atteindre, dans des délais rapides, aussi bien l'autonomie énergétique (finies les importations de pétrole) qu'une diminution radicale du coût national de l'énergie.
Une révolution face à laquelle l'Europe ne peut évidemment pas rester indifférente. Le problème est que deux thèses opposées s'affrontent: pour les uns, l'Europe bénéficiera d'avantages analogues à ceux annoncés depuis l'autre rive de l'Atlantique, pour d'autres elle ne doit s'attendre à rien.
Pour Michel Rocard, dont le rôle joué en France et en Europe n'a certes pas été oublié, notre Continent, et la France en particulier, sont « bénis des Dieux » grâce au gaz de schiste. Il a reconnu que, « étant très écolo », il avait hésité, mais que les évolutions technologiques récentes l'ont convaincu: pour l'Europe, la France sera au gaz de schiste ce que le Qatar est pour le pétrole. Le savant Claude Allègre est du même avis.
En revanche, pour la parlementaire européenne Corinne Lepage (ADLE, française) la campagne en cours n'est pas sérieuse. On parle du gaz de schiste comme d'une possibilité ouverte pour relancer la croissance économique ; or, ceux qui soutiennent son lancement prévoient son exploitation pour l'année 2020, ce qui n'aurait évidemment aucun effet sur la relance économique à court terme. Et même temps, dans l'hypothèse la plus favorable, ce gaz ne fournirait qu'un petit pourcentage des besoins. On assiste, même aux États-Unis, à une « campagne de propagande » fondée sur peu de chose, impliquant des technologies ruineuses pour l'air et pour l'eau. Le seul objectif de ceux qui soutiennent cette forme d'énergie est d'obtenir un permis d'exploration qui apporterait des avantages rapides aux bénéficiaires, même si le permis d'exploitation ne devait jamais arriver.
Nous ne disposons évidemment d'aucun élément nous permettant d'indiquer qui a tort ou raison ; ceci n'est qu'un appel à la clarté. Afin que l'UE puisse prendre les décisions appropriées. (FR)