Une image fausse. En suivant l'activité communautaire dans les médias de caractère général, on en retire l'impression que la vie de l'UE est concentrée sur la monnaie et les problèmes connexes, le reste étant secondaire. C'est compréhensible dans les circonstances actuelles, mais quelle erreur ! C'est une fausse image de l'Europe, car en fait l'UE est en train de définir ses objectifs et son action future dans un grand nombre de domaines. Il faut réagir. Si les nouvelles et les moyennes générations peuvent se permettre cette attitude, c'est parce que l'essentiel est acquis. Les générations qui sont nées et vivent dans une Europe déjà largement construite ne peuvent pas évaluer ce que signifierait son éclatement et ce qui serait perdu.
Exemple éloquent. Je prends un exemple à première vue mineur: celui du programme Erasmus, grâce auquel, depuis 1987, deux millions et demi de jeunes Européens ont effectué une partie de leurs études universitaires ailleurs que dans leur pays d'origine, qui reconnaissent les examens passés dans ce cadre. Ces jeunes Français, Allemands, Polonais ou Anglais ont compris l'Europe parce qu'ils l'ont respirée. Deux films français, en 2002 et 2005, ont raconté leur aventure et ont rencontré un succès considérable. Un livre (L'esprit cosmopolite, de Vincenzo Cicchelli) interroge plusieurs centaines de participants au programme et en tire l'enseignement suivant: « Ils dépassent l'appartenance nationale, tout en restant fortement attachés au pays d'origine. »
Or, Antonio Tajani, vice-président de la Commission européenne, vient d'indiquer qu'Erasmus est en danger à cause de l'épuisement des ressources financières. Et Alain Lamassoure, président de la commission des budgets du Parlement européen, l'a confirmé. Un tel programme, voulu par Jacques Delors et devenu un symbole de l'Europe, peut être révisé, mais ne peut pas disparaître.
Civilisation en jeu. Bien d'autres exemples sont à citer. La politique agricole commune, cette PAC si célèbre et parfois décriée, dépasse de loin l'image retenue par une large partie de l'opinion publique et surtout celle défendue par certains spéculateurs du commerce alimentaire mondial, importateurs de denrées en provenance de terres lointaines. Certes, la PAC a aussi ses propres spéculateurs attachés à certains privilèges et elle doit être attentivement surveillée de tous les points de vue.
Les négociations pour son renouvellement sont compliquées, les intérêts en jeu sont en partie contradictoires, le problème des OGM (organismes génétiquement modifiés) intéresse des colosses industriels mondiaux. Mais la PAC représente un élément de l'avenir de l'humanité et, tout aussi important, celui des animaux et de la nature. Elle détermine les paysages, l'équilibre naturel, les traditions et le mode de vie non seulement des agriculteurs, mais encore de toute la population européenne. Les péripéties monétaires qui en ce moment paraissent compromettre l'existence de l'Europe unie seront tôt ou tard surmontées, alors que la PAC sera toujours d'actualité, car elle détermine l'avenir et la sauvegarde de la civilisation européenne. Les négociations en cours devraient être suivies par toutes les forces politiques aux niveaux les plus élevés, et aussi par les opinions publiques, alors qu'on a parfois l'impression que les négociations en cours se concentrent sur les aspects budgétaires ou liés aux intérêts de la grande distribution.
Pour une Communauté de l'énergie. Le domaine de l'énergie est plus vaste et décisif pour l'avenir de l'Europe que les bagarres sur la 'Taxe Tobin' ou sur la séparation entre deux catégories de banques. Et pourtant, l'UE ne dispose pas d'une politique énergétique. Ce n'est pas pour rien que l'idée d'un traité européen spécifique a été lancée et reste sur la table. Certes, la Commission européenne et le Parlement européen font des efforts méritoires pour que le maximum de décisions en ce domaine soient prises au niveau communautaire et quelques résultats ont été obtenus. La directive 'efficacité énergétique' est importante (voir notre bulletin n° 10680) et devrait permettre à l'UE, par une série de mesures en partie contraignantes, d'atteindre son objectif de réaliser 20% d'économies d'énergie d'ici la fin de la décennie.
La coordination des accords énergétiques des États membres avec les pays tiers a elle aussi en principe progressé ; mais elle met en relief en même temps les lacunes graves de la situation actuelle. La coordination signifie en clair que les accords avec les pays tiers demeurent nationaux: chaque État membre agit pour son compte, les autres, ainsi que la Commission, sont simplement informés ! Ceci confirme qu'en matière d'approvisionnement énergétique chacun suit son intérêt national, même lorsqu'il est nuisible pour d'autres États membres ou en concurrence avec leurs projets. Peu a changé depuis les rencontres confidentielles entre MM. Poutine et Berlusconi dans une datcha en Russie…
On ne doit pas oublier que l'UE importe l'énergie des pays tiers pour environ 500 milliards d'euros, presque 4% de son PIB global. Or, en ce domaine, les relations avec les pays tiers échappent toujours à l'UE. Entre les États membres, malgré quelques efforts, il n'y a pas coopération, mais plutôt rivalité.
En outre, de larges aspects de la politique interne échappent encore à toute discipline commune. On se rappellera que la décision allemande d'abandonner l'énergie nucléaire a été apprise par les institutions communautaires et par les gouvernements des autres États membres via les médias.
C'est un vaste domaine où l'établissement d'une politique commune, voire même la naissance d'une nouvelle Communauté, représenterait un progrès radical de l'unité européenne.
Orientations britanniques. Je pourrais prolonger le catalogue prouvant à quel point l'avenir européen dépasse la problématique de l'euro, couvrant d'autres domaines essentiels pour l'avenir commun, sans négliger d'autres aspects ayant le caractère de choix politique à faire par les États membres.
Le premier de ces aspects concerne les intentions du Royaume-Uni. Le gouvernement actuel vise explicitement à transformer la participation britannique à la construction européenne, en sauvegardant la libre circulation des marchandises et d'autres aspects du marché commun, mais en réduisant radicalement sa participation aussi bien aux différentes politiques communes gérées au niveau européen, qu'au fonctionnement institutionnel. On se rappellera que le Premier ministre David Cameron a annoncé que Londres ne s'associera pas au renforcement de l'intégration européenne: il estime que la Grande-Bretagne est submergée par les règles européennes. À son avis, « il n'y a pas trop peu d'Europe, au contraire il y en a trop: trop de coûts, trop de bureaucratie, trop d'ingérence ». Il préconise un référendum non pas sur la participation à l'UE, mais sur la renégociation des liens entre la Grande-Bretagne et l'UE. Cette rubrique reviendra sur les intentions de M. Cameron, qui vont très clairement dans le sens d'un régime spécial pour son pays.
Les « deux vitesses » existent. L'attitude britannique soulève évidemment la problématique de l'Europe à deux vitesses, car au moment où Londres s'éloigne, sur le continent plusieurs forces politiques préconisent le chemin opposé, c'est-à-dire le renforcement radical des pouvoirs des institutions communautaires. Certaines personnalités européennes de premier plan estiment inéluctable la séparation de l'UE en deux parties. Le président actuel du Conseil européen a même évoqué l'opportunité d'un Parlement séparé pour la zone euro ! Et Angela Merkel a déclaré que l'Union monétaire reste ouverte à celui qui est intéressé, mais qu'il « ne faut pas s'arrêter si l'un ou l'autre État membre ne veut pas avancer ».
En fait, l'Europe à deux vitesses existe déjà, mais elle ne sera pas figée: tout État membre gardera la faculté de passer d'une vitesse à l'autre. Et d'adhérer à la première s'il le souhaite, s'il remplit les conditions nécessaires et respecte les règles et les disciplines.
L'avenir qui se dessine. En conclusion, si les péripéties monétaires sont surmontées, comme on l'espère, l'évolution ultérieure de la construction européenne devrait comporter notamment:
la relance et le renforcement des politiques communes européennes dans plusieurs domaines ;
la révision des traités actuels ou la création d'un traité nouveau ;
la possibilité, pour les États membres qui le souhaitent, de former des coopérations renforcées ;
des liens étroits entre le Parlement européen et les parlements nationaux.
J'ai laissé volontairement de côté la politique étrangère commune, surtout en cas de conflits armés internationaux. C'est un sujet brûlant et qui demande un traitement spécifique. Sans mettre en cause les instruments qui existent, ni les réunions périodiques dans le cadre du Conseil de l'UE, l'actualité prouve que les États membres qui disposent d'un siège permanent au Conseil de sécurité de l'ONU n'ont aucune intention d'y renoncer et que les positions des États membres face aux conflits dans le monde ne sont pas uniformes. Quant aux déclarations de Mme Ashton, elles ne sont souvent que des formalités, obligatoires peut-être, mais souvent insignifiantes.
(FR)