Oser la clarté. Quelles que soient les péripéties de l'euro et les incertitudes sur son avenir, la question englobant tous les aspects de l'avenir européen est à mon avis incontournable: quelle sera l'UE de demain ? Sa composition, sa structure, son fonctionnement ? En ce moment où tout paraît incertain, une telle question peut paraître inopportune, mais c'est justement le moment d'y voir clair ; ceux qui entendent rester fidèles à une Europe ambitieuse doivent l'affirmer et agir en ce sens.
Bataille déjà conclue. « Nous ne devons pas craindre une Europe à deux vitesses: elle est déjà une réalité. » Jörg Asmussen, membre du directoire de la Banque centrale européenne, a prononcé cette phrase tout récemment (voir notre bulletin n° 10658). Je partage sans réserve cette affirmation. La bataille idéologique est à mon avis inexistante, car elle est déjà conclue: les deux vitesses existent, elles sont notre réalité quotidienne. Je respecte le combat des fédéralistes qui contestent cette affirmation, se battent pour un nouveau traité européen et présentent des projets séduisants et bien agencés pour une nouvelle Convention et un Traité réunissant tous les États membres. Je les admire et je n'exclus pas qu'à long terme ils puissent avoir raison ; mais leurs projets (sur lesquels je reviendrai demain) négligent à mon avis la réalité actuelle et surtout l'exigence d'agir vite et de permettre d'avancer à celui qui le souhaite.
Dans cette perspective, j'estime qu'un simple coup d'œil prouve amplement la réalité synthétisée par M. Asmussen. Celui qui veut avancer doit le faire sans hésitations, car le nombre des États membres allant dans le sens opposé tend à augmenter. Certains s'éloignent ouvertement des disciplines communautaires. On peut citer la Hongrie, la Roumanie et quelques autres: leurs gouvernements, donc leurs populations, essayent d'agir à leur guise par tous les moyens, en s'éloignant de l'intégration communautaire. Et que dire des élargissements envisagés ? Et des candidats à l'adhésion qui de toute évidence ne seront pas en mesure, le moment venu, de s'aligner sur les projets les plus audacieux ?
À mes yeux, la cause est entendue: il faut soit renoncer à l'approfondissement de l'intégration européenne, soit admettre que les États membres les plus ambitieux progressent entre eux.
C'est ça que j'appelle l'Europe à deux vitesses. Elle existe et elle est d'ailleurs explicitement inscrite dans les Traités sous différentes formes.
La position véritable du Royaume-Uni. L'équivoque la plus éclatante concerne l'attitude britannique. On prétend souvent que le Londres souhaite quitter l'UE. C'est faux. Les textes prouvent que l'objectif est tout autre: celui d'une Europe unie, mais dans laquelle les différenciations entre États membres sont admises.
M. Cameron connaît ses électeurs et il sait que leur majorité est favorable à la sortie de l'UE ; c'est pourquoi cette éventualité est souvent évoquée. Mais c'est l'explication du ministre britannique aux Affaires européennes, David Lidington, qu'il faut lire. Voici le prélude: « Il ne fait aucun doute qu'il est dans l'intérêt du Royaume-Uni d'être membre à part entière de l'Union européenne. Notre pays est déterminé à jouer un rôle de premier plan dans une UE solide et stable.» Et il explique: « L'UE nous donne accès à un marché d'un demi-milliard de consommateurs, à l'intérieur duquel nous pouvons faire des affaires, nous déplacer et travailler en toute liberté. » L'UE permet des actions communes dans des domaines tels que le changement climatique et permet de faire entendre dans le monde la voix européenne en faveur de la démocratie et des libertés individuelles. Mais dans certains domaines le R-U entend rester en marge. Londres comprend les raisons pour lesquelles les pays de la zone euro entendent renforcer l'intégration budgétaire et économique, et ne s'oppose pas à ce processus, tout en veillant au maintien de l'intégrité du marche unique.
Conclusion de M. Lidington: « Ce processus devrait conduire à la construction d'une UE à géométrie variable, permettant aux États membres de coopérer dans divers domaines, sans qu'il y ait une seule manière d'agir. (…) Il faudra déterminer de manière claire quand les décisions sont à prendre aux niveaux nationaux et quand il vaut mieux agir au niveau européen. » Au sujet des analyses et discussions en cours du côté britannique, « il n'est pas question qu'à l'issue de cet exercice le R-U se désengage ou se retire de l'Union».
Voilà ce que j'appelle l'Europe à deux vitesses.
(FR)