Horizon turc assombri ? Les dernières évolutions de la Turquie viennent d'être qualifiées par quelques commentateurs d'incertaines et en partie préoccupantes. Cette rubrique a pris récemment des positions claires d'un double point de vue: a) réaffirmer que l'adhésion turque à l'UE est un projet sans avenir ni chance de se concrétiser et que le moment est venu de laisser tomber définitivement cette fiction ; b) souligner le rôle réel de la Turquie au niveau international, en particulier dans la région méditerranéenne et dans le monde arabe, rôle qui n'est pas seulement politique et militaire, mais aussi historique et culturel. Je ne change pas d'avis. Mais voici que maintenant on annonce en Turquie des années de plomb !
Que cela soit clair: l'Europe n'est pas la source ni la cause des difficultés turques ; elles sont d'abord internes. Les autorités et la société turques ne parviennent pas à résoudre des problèmes qui traînent depuis longtemps: la question kurde, qui est la plus grave sur le terrain ; la querelle concernant le
« génocide» des Arméniens qui ne s'apaise pas (et le Sénat français a sa part de responsabilité) ; les suites du coup d'État militaire de septembre 1980 qui rebondissent, car les procès de deux généraux impliqués commencent, même s'ils sont désormais des vieillards. On pourrait en citer d'autres.
À côté des problèmes historiques internes, s'allonge la liste de l'actualité conflictuelle où la Turquie est impliquée pour des raisons géographiques: le drame de la Syrie, la question de l'activité nucléaire de l'Iran, les difficultés bilatérales avec l'Irak. Ce n'est qu'un survol des problèmes auxquels la Turquie doit faire face et qui couvrent aussi la détérioration des relations avec Israël et en partie avec l'OTAN.
Avec l'UE, difficultés croissantes. En même temps, les relations politiques turques avec l'Europe risquent de s'enflammer, car à partir de juillet la présidence du Conseil de l'UE revient à Chypre, alors que la moitié de l'île est toujours occupée par la Turquie par l'entremise de la République turque de Chypre du Nord reconnue exclusivement par Ankara et caractérisée par la présence sur place de 40000 soldats turcs. Et à défaut d'apaisement sur place, le gouvernement d'Erdogan a annoncé qu'il ne reconnaîtrait pas la présidence chypriote de l'UE ! En outre, les projets de coopération énergétique avec l'UE rencontrent des obstacles croissants sur lesquels je reviendrai, ainsi que sur les énormes gisements de gaz découverts sous la mer au sud de Chypre. Il est vrai qu'aujourd'hui rares sont les pays dans le monde, ou groupes de pays, qui ne sont pas confrontés à des complications analogues ; mais là il s'agit d'un pays qui se considère toujours officiellement comme candidat à l'UE !
Avantages d'une formule alternative. Si cette hypothèse d'adhésion était sagement mise de côté, les relations entre les deux parties pourraient s'orienter vers une coopération efficace. Les divergences citées seraient largement apaisées, la Turquie pourrait relancer sa capacité de faire face aux difficultés actuelles et à s'affirmer comme puissance internationale, tout en sauvegardant le respect de la volonté de son peuple en
matière religieuse (prouvé par les résultats des élections), l'autonomie politique, qui ne pourrait pas être totale à l'intérieur d'une UE qui vise une politique étrangère commune, la liberté religieuse et la laïcité de l'État. Je ne pense pas, par exemple, que le ton de la déclaration de la Commission européenne adressée il n'y a pas longtemps à Ankara en matière de liberté de la presse, dont notre bulletin n° 10329 a fait état, ait été accueillie avec enthousiasme par le gouvernement turc ; on y lisait notamment: « Le droit turc ne garantit pas suffisamment la liberté de la presse de manière concrète (…) La Turquie doit urgemment amender sa législation afin d'améliorer la liberté de la presse de manière concrète et significative.»
Parallèlement aux difficultés qu'elle doit résoudre sur le plan interne, la Turquie progresse sur le plan économique, le niveau de vie s'est amélioré dans son énorme territoire asiatique et Istanbul demeure l'un des endroits les plus vivants et fascinants qui existent, avec ses 17 millions d'habitants.
Selon le prix Nobel turc Orhan Pamuk « le rêve de la Turquie en Europe s'est évanoui ». Et Istanbul est devenu un « centre d'attraction pour l'immigration en provenance d'Asie et d'Afrique » ; Pamuk a aussi constaté le désenchantement général des pays non occidentaux à l'égard de l'Europe et il a vivement reproché aux Européens leur attitude à son avis mesquine et renfermée. Et il a estimé que le souhait des citoyens turcs de devenir membres de l'UE est nettement minoritaire. Il en est de même, d'après les sondages, de la position des citoyens européens à l'égard de l'adhésion turque. On se demande alors pourquoi les efforts ne seraient pas concentrés sur la recherche d'une formule alternative qui permette aux deux parties de coopérer étroitement. (FR)