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Bulletin Quotidien Europe N° 10572
Sommaire Publication complète Par article 37 / 37
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 949

*** ANDRE ORLEAN: L'Empire de la Valeur. Refonder l'économie. Éditions du Seuil (25 Bd. Romain Rolland, F-75014 Paris. Courriel: commandes@volumen.fr - Internet: http://www.seuil.com ). Collection « La couleur des idées ». 2011, 343 p., 23 €. ISBN 978-2-02-105437-8.

Tout naturellement, la crise voit fleurir une flopée de livres qui essaient de discerner où et pourquoi les économies et, plus largement, les sociétés occidentales ont déraillé. Plusieurs auteurs tartinent sur une faillite des modèles économiques et adressent des reproches bien sentis aux économistes et aux acteurs financiers. L'originalité d'André Orléan est d'apporter, dans ce livre, un regard d'économiste et non de sociologue ou d'historien. Il y part du constat que les difficultés rencontrées par la théorie économique ne doivent rien aux circonstances mais qu'elles sont la conséquence d'une conception d'ensemble défaillante.

L'approche néoclassique - qui tient le haut du pavé intellectuel actuellement - suppose qu'il existe une "valeur fondamentale" des actifs. L'efficience est réalisée lorsque le prix du marché égale cette "vraie" valeur, liée aux fondamentaux. Il n'existe aussi qu'une seule force agissante, à savoir l'individu qui veut quelque chose parce que ce quelque chose lui est utile. Pour l'auteur, directeur de recherche au CNRS, l'activité économique met toutefois aussi en jeu des puissances collectives qui viennent dicter aux individus ce qu'il convient de faire. La monnaie lui en fournit l'illustration paradigmatique: le désir qu'elle suscite ne résulte en rien d'une utilité intrinsèque qui serait recherchée pour elle-même. Par conséquent, pour lui, le désir de monnaie, et non la quête de biens utiles, est la force qui donne véritablement vie à toute la mécanique marchande.

André Orléan tâche de saisir la valeur marchande sans chercher à l'identifier à une grandeur préexistante, qu'il s'agisse de l'utilité, du travail ou de la rareté. A ses yeux, l'hypothèse d'une valeur financière objective ne tient nullement la route. Les bourses sont des créations institutionnelles inventées pour répondre à une exigence spécifique des créanciers et des propriétaires: rendre liquides des droits de propriété. Elles n'ont pas pour but de refléter la production. Il remet ainsi en avant la distinction que faisait Keynes entre « spéculation », à savoir l'activité qui consiste à prévoir la psychologie du marché, et « entreprise », celle qui consiste à prévoir le rendement escompté des actifs pendant leur existence entière. Pour l'auteur, la déconnexion entre finance et production que donnent notamment à voir les bulles spéculatives cesse dès lors d'apparaître comme un accident irrationnel. Le spéculateur fait du profit quand il réussit à prévoir correctement l'évolution de l'opinion du groupe. La liquidité n'est en rien une propriété intrinsèque du bien échangé: elle résulte du marché lui-même. La rationalité spéculative est la rationalité qu'exige la liquidité. Pour cette raison, la domination de la spéculation sur l'entreprise ne résulte en rien d'un penchant de nature psychologique. Ainsi, lorsque la liquidité se trouve entravée, par exemple suite à un alourdissement des frais de transaction, les achats et ventes deviennent plus difficiles et plus coûteux, ce qui rend la spéculation moins rentable et moins significative, quels que soient par ailleurs les désirs des uns et des autres. Ce lien étroit entre liquidité et spéculation faisait plaider Keynes en faveur de coûts de transaction élevés, y compris par l'imposition de taxes fiscales importantes, de façon à affaiblir le rôle joué par la spéculation. On est donc ici aux antipodes des évolutions contemporaines qui visent toutes à réduire les coûts de transaction dans le but d'accroître la liquidité. André Orléan veut que soit rompue la perspective de la valeur substance qui objective indûment les relations économiques. La valeur n'est pas dans les objets ; elle est une production collective qui permet la vie en commun…

L'Europe a déjà montré dans son histoire sa capacité à rebondir et à se refonder. Le projet européen fut à l'origine également un projet de refondation de l'économie. A l'image de Sisyphe, il conviendrait donc de commencer à nouveau. Il serait bon qu'André Orléan - ou des esprits moins théoriques - utilisent cette pensée pour montrer pratiquement ce qu'elle implique aux citoyens concernés, à savoir la majorité d'entre eux, du petit épargnant au grand financier, sans parler des politiques qui doivent nous gouverner.

Lieven Taillie

*** MICHAEL A. PETERS: Neoliberalism and After? Education, Social Policy, and the Crisis of Western Capitalism. Peter Lang (1 Moosstrasse, Postfach 350, CH-2542 Pieterlen. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Global Studies in Education", n° 4. 2011, 222 p., 83,80 €. ISBN 978-1-4331-1206-5.

Michael Peters est devenu philosophe parce qu'il a eu, explique-t-il d'emblée, « la liberté d'étudier » ce qui l'intéressait et le passionnait plutôt que de décrocher un métier rémunérateur. Comprenez qu'il a décroché son diplôme avant que le néolibéralisme n'instrumentalise le secteur de l'éducation. Les essais repris dans cet ouvrage jalonnent quelque trois décennies de carrière qu'il a consacrées à l'un et à l'autre. De manière plus précise, celui qui enseigne aujourd'hui l'éducation à l'Université d'Illinois n'a pas cessé d'étudier le néolibéralisme, celui-ci étant compris à la fois comme « un système intellectuel, une idéologie et un ensemble de politiques ». Avec érudition, il offre ainsi une enquête historique et théorique fouillée - et naturellement critique, pour un intellectuel qui avoue « sa sympathie pour la critique néomarxiste du système capitaliste dans son ensemble » - du néolibéralisme à la lumière de son influence dans le domaine de l'enseignement (en particulier à la lumière des évolutions intervenues dans son pays natal, la Nouvelle-Zélande) et sur le plan du démantèlement de l'État-providence keynésien. Après avoir démonté les fondements et conséquences de cette pensée unique idéologique et notamment plaidé pour que l'éducation soit repensée « comme un droit au bien-être », l'auteur apporte quelques éléments de réponse aux questions de savoir si et dans quelle mesure le néolibéralisme maintiendra son influence après la crise financière et la récession globale qui frappent les économies libérales les plus avancées, à savoir les États-Unis et l'Union européenne.

(PBo)

*** SEVERIN J. LEDERHILGER (sous la dir. de): Gerechtigkeit will ich. Christliche Provokation für die Ökonomie. Peter Lang (voir coordonnées supra). 2011, 195 p., 40 €. ISBN 978-3-631-61080-0.

La crise financière et économique qui sévit depuis plusieurs années a suscité un vaste débat sur le modèle économique occidental. Accusé d'être à l'origine de la crise et de ne tirer aucunement les leçons de ses erreurs, le monde financier se retrouve aujourd'hui sur le banc des accusés pour ses agissements et son mode de fonctionnement. Maintenant que les États ont été obligés d'intervenir en mobilisant des ressources importantes afin de réduire le risque de banqueroute de plusieurs banques ou autres institutions financières, la société civile demande naturellement à celles-ci de modifier leur mode de fonctionnement afin d'agir de façon plus éthique et de prévenir autant que faire se peut toute prochaine crise. Bien entendu, ce débat ne touche pas uniquement le monde économique: plusieurs théoriciens préparent aujourd'hui ce changement, notamment au sein de différents courants religieux. L'un des signes qui prouvent que les choses bougent réside dans l'accroissement des activités de la finance dite « islamique », l'éthique de la finance islamique prenant directement sa source dans le Coran.

Rien de surprenant, dès lors, si d'autres courants religieux s'invitent eux aussi au débat et proposent d'appliquer leurs bases philosophiques et théologiques à la finance moderne. Tel a été le cas de plusieurs économistes issus du monde chrétien qui ont publié différents documents dans lesquels ils préconisaient une meilleure éthique du monde financier avant tout fondée sur la Bible. Suite à ces publications, Severin Lederhilger a invité des personnalités du monde académique religieux à une conférence en Autriche dont le thème était la contribution du christianisme au monde financier. Ce sont douze de ces interventions que ce professeur de droit biblique à l'Université catholique et théologique de Linz a rassemblé dans ce livre. Sa première partie est consacrée à l'éthique qui « prévaut » actuellement dans les milieux financiers et à la présentation de l'alternative chrétienne, celle-ci constituant tout naturellement le fil rouge de l'ouvrage. L'éthique chrétienne dans l'économie est mise en relation au fil des pages avec les conséquences sociales des activités économiques et financières. Une dernière contribution met en lumière un projet déjà existant qui voit l'Église intervenir directement dans le monde agricole au Brésil.

(JD)

*** YANN DECORZANT: La Société des Nations et la naissance d'une conception de la régulation économique internationale. Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: info@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.com ). Collection "Enjeux internationaux", n° 19. 2011, 467 p., 51,40 €. ISBN 978-90-5201-751-8.

Prolongement d'une thèse de doctorat en histoire économique et sociale rédigée entre les Université de Genève (où l'auteur enseigne désormais) et d'Oxford, cet ouvrage rend justice à la Société des Nations, si souvent vilipendée pour n'avoir pu empêcher la Seconde Guerre mondiale. Yann Decorzant montre que si c'est bien au lendemain de celle-ci que le monde s'est doté, sous l'impulsion des États-Unis, d'institutions de régulation économique internationale dignes de ce nom (Fonds monétaire international, Banque mondiale, Gatt…), sans doute le mérite premier en revient-il à ceux qui, au lendemain du premier conflit mondial, avaient défriché le terrain avec l'Organisation économique et financière de la Société des Nations et l'Organisation internationale du travail. L'auteur remonte à avant même le premier conflit mondial pour retrouver les racines et les pionniers de cette première tentative de gestion collective d'une économie internationale qui dépassait la juxtaposition d'économies nationales. Ne se contentant pas de produire une histoire institutionnelle, il met en perspective l'histoire de la création de l'OEF dans l'évolution de la pensée économique du XXe siècle, sans négliger de se pencher aussi sur l'évolution des relations internationales dans ce contexte. Il s'intéresse également au rôle des individus - pour la plupart recrutés dans les rangs des fonctionnaires et experts ayant été actifs dans les organes de collaboration interalliés - qui se sont trouvé au cœur de l'action de la Société des Nations dans les questions d'économie et de finance, un certain… Jean Monnet n'étant pas le moins connu d'entre eux.

(MT)

*** SOPHIE VON EICHEL: Gläubigerzugriff auf Destinatärrecthe. Peter Lang (voir coordonnées supra). 2011, 118 p., 26 €. ISBN 978-3-631-61589-8.

L'objectif de cet ouvrage est de faire toute la lumière sur les différentes formes de fondations à but caritatif ou, à tout le moins, philanthropiques qui existent en Allemagne. Au-delà de leurs objectifs avoués, ces personnes morales peuvent parfois camoufler des formes et méthodes d'évasion fiscale. L'argent investi dans ces organisations n'est pas sujet à impositions. Dès lors, la mise sur pied de telles fondations permet à de riches individus ou familles, voire à des entreprises ou groupes internationaux, d'immuniser des sommes importantes et d'éluder ainsi l'impôt. Une des méthodes les plus utilisées pour reconnaître une véritable fondation, ainsi que pour évaluer sa légitimité, est l'identification de son ou ses destinataires. Après un bref historique du sujet, la première partie de l'ouvrage voit l'auteur mettre en exergue les éléments déterminant une organisation à but caritatif au regard de la loi allemande et offrir une typologie des différentes formes de fondations. Sophie von Eichel analyse ensuite le concept juridique du ou des destinataires, tel que ceux-ci apparaissent dans les textes fondateurs de la fondation et dans ses activités quotidiennes. Elle analyse enfin les pratiques d'une fondation ayant un véritable objectif philanthropique, ces pratiques permettant d'assurer que l'on n'est pas en présence d'une méthode d'évasion fiscale. Quelques législations étrangères - autrichienne, suisse, Lichtenstein - ainsi que quelques cas jurisprudentiels pertinents sont également abordés.

(JD)

*** MARGARITA M. KALAMOVA: Essays in International Trade and Public Economics. Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection "Finanzwissenschaftliche Schriften", n° 122. 2012, 131 p., 29,70 €. ISBN 978-3-631-62139-4.

Ce recueil d'essais écrits par une économiste bulgare dans le cadre de son parcours universitaire en Allemagne traite de la relation entre la structure et la qualité du secteur public et, d'autre part, le processus d'intégration économique. Dans un premier temps, l'auteur étudie l'impact de l'architecture gouvernementale - en particulier le degré et la forme de sa décentralisation - sur le commerce et les investissements étrangers directs avant de chercher à discerner l'effet des actifs incorporels des autorités publiques sur les mêmes investissements étrangers directs.

(PBo)

*** ANDREA RENDA: Law and Economics in the RIA World. Improving the use of economic analysis in public policy and legislation. Intersentia Publishers (31 Groenstraat, B-2640 Mortsel. Tél.: (32-3) 6801550 - fax: 6587121 - Courriel: mail@intersentia.be - Internet: http://www.intersentia.com ). Collection "European Studies in Law and Economics", n° 6. 2011, 270 p., 72 €, 68 £, 101 $. ISBN 978-1-78068-023-1.

Chaudement prônées par des organisations internationales telles que l'OCDE et la Banque mondiale, les analyses d'impact ex ante de la réglementation sont devenues la règle dans l'Union européenne et aux États-Unis où l'on en compte des centaines chaque année. Enseignant le droit et l'économie au LUISS de Rome et expert reconnu par la Commission européenne, Andrea Renda commence, dans cet ouvrage, par expliquer d'où viennent ces analyses d'impact, comment elles sont nées aux États-Unis avant d'être adoptées dans l'Union européenne, les similitudes et différences observables de part et d'autre de l'Atlantique pour ce qui est de la méthodologie et du champ d'application de cette technique étant utilement mises en lumière. Il dévoile aussi la manière dont les fonctionnaires européens sont incités à délivrer des évaluations de haute qualité, sans compter les difficultés que cette méthode à rencontrer pour s'imposer dans certains États membres. Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Andrea Renda montre sur la base de huit études de cas que ces analyses d'impact ne peuvent constituer la fin de l'histoire en ce qu'elles sont évidemment améliorables. Il n'hésite pas à formuler des recommandations à cette fin.

(PBo)

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