Évolution incontournable. Cette rubrique a souvent mis en relief, depuis pas mal de temps, le glissement de l'UE vers une Europe à deux vitesses. Ce n'était pas un souhait, mais une constatation. Aujourd'hui, cette évolution est en train de devenir inéluctable et elle est de plus en plus admise par ceux qui demeurent fidèles à l'objectif d'approfondir et de renforcer l'unité européenne. Plus l'UE s'élargit et plus augmente le nombre d'États membres qui ne souhaitent pas participer aux progrès et projets nouveaux, ou qui ne sont pas en mesure de le faire. Rejeter les deux vitesses signifierait en pratique renoncer à toute évolution.
C'est le problème de la monnaie unique qui aiguise en ce moment les différences et sépare les pays de la zone euro de ceux qui ne souhaitent pas en faire partie (Royaume-Uni, Danemark et, pour le moment, Suède) ou qui ne remplissent pas les conditions nécessaires. Mais d'autres domaines existent dont l'effet serait analogue. La vérité est que les ambitions et les orientations des États membres ne sont pas uniformes. Les
« différenciations » étaient d'ailleurs prévues: ce n'est pas un hasard si le Traité de Lisbonne comporte les coopérations renforcées ouvertes à qui souhaite y participer, ainsi que des dispositions spécifiques ouvrant la voie à la coopération militaire et à d'autres évolutions qui ne rencontreraient pas une adhésion unanime.
L'enjeu véritable du cas de la Hongrie. S'y est ajouté un élément imprévu car imprévisible: celui d'élections nationales dont le résultat est un gouvernement « eurosceptique ». Cette rubrique s'est toujours efforcée (même trop parfois) d'être compréhensive dans les cas de ce genre, dans le but de ne pas critiquer les choix des électeurs ; il faut les respecter même lorsqu'on les regrette. Je souhaitais mettre en relief les aspects potentiellement positifs de la participation de ministres eurosceptiques aux travaux et aux délibérations communautaires ; en comprenant mieux l'Europe, ils pouvaient partiellement se convertir. Le cas actuel de la Hongrie est différent, car de véritables infractions aux lois et aux engagements communautaires sont reprochées au gouvernement de Budapest. Les procédures appropriées ont été engagées et le Premier ministre hongrois s'est présenté devant le Parlement européen en exprimant l'intention de corriger les erreurs (voir les pages suivantes). Mais le cas de la Hongrie ne sera pas réglé quant au fond par des compromis juridiques, car le vrai enjeu concerne le Traité du Trianon qui, il y a un siècle, avait dispersé l'identité hongroise. À mon avis, la décision principale de Viktor Orban a été d'attribuer le droit de vote aux Hongrois qui habitent actuellement en Roumanie ou ailleurs. Sur d'autres aspects, M. Orban sera disposé à coopérer car il a besoin de l'UE sur le plan financier. Mais il restera accroché à la deuxième vitesse de la construction européenne.
L'objectif prioritaire est parfois oublié. La véritable question est de savoir si les États membres les plus récents et les candidats actuels sont conscients de l'objectif prioritaire de la construction européenne, qui était et qui reste la réconciliation définitive entre les pays qui s'étaient déchirés le siècle dernier dans les conflits les plus cruels et ruineux de l'histoire de l'humanité. Les divergences, les désaccords sur l'un ou l'autre problème en discussion sont inévitables, mais presqu'insignifiants face à l'objectif de départ. Or, certains pays candidats ne donnent pas du tout l'impression de l'avoir compris. On a plutôt la sensation que pour l'un ou l'autre de ceux qui frappent à la porte de l'UE les desseins sont surtout: a) renforcer leur position face aux voisins (grâce à «son» commissaire à Bruxelles, «sa» place au sein du Conseil, «ses» parlementaires au PE); b) entrer dans l'espace Schengen, avec les avantages en matière de libre circulation et de droit de séjour ; c) bénéficier des soutiens budgétaires de l'UE. Ce ne sont pas des attitudes qui justifient des adhésions.
La porte de sortie est ouverte. Mais même les États membres, y compris l'un ou l'autre pays fondateur, donnent parfois l'impression d'oublier ce que signifie faire partie de l'UE. Certains sondages indiquent que le souhait d'en sortir serait partagé par la moitié (ou presque) de la population. Je ne crois pas à l'efficacité d'une opération d'information et de propagande. Il serait plus correct de faire savoir que tout État membre peut quitter l'Union, et de faciliter cette opération. Je le répète: l'UE n'est pas une prison, les portes de sortie sont ouvertes. Certes, les contrôles aux frontières seront plus compliqués, tout déplacement d'un pays à l'autre impliquera de changer de monnaie, un permis de travail à l'étranger pourra demander quelques années d'attente ; mais ce ne sont que des complications modestes de la vie quotidienne, et ce ne sera pas la suppression du programme Erasmus qui découragera le retour des jeunes à l'autonomie nationale.
En réalité, je ne crois pas qu'un État membre choisira cette voie ; c'était de ma part une manière de répondre à la vague d'hostilité contre l'unité européenne, qui a parfois quelque chose d'ignoble. (FR)