La faute aux Américains ? La thèse d'une manœuvre étrangère, en particulier américaine, n'est que partiellement valable pour expliquer les attaques dont l'euro a été l'objet à la fin de la semaine dernière. Il y a quelque chose de vrai dans l'image d'un complot visant à compromettre la solidité et le poids de la monnaie européenne, avec l'intention d'affaiblir la construction d'une Europe économiquement solide et compacte, donc aussi politiquement puissante ; mais il est trop facile et trop commode d'attribuer à des ennemis extérieurs la responsabilité de ses propres faiblesses. C'est une manière de jouer à la victime pour décharger sur autrui ses propres responsabilités. Dénoncer les abus, les erreurs et la mauvaise foi de Standard & Poor's est justifié et logique (voir cette rubrique d'hier) ; mais à la condition de reconnaître en même temps que les responsabilités européennes sont encore plus graves et plus évidentes.
On ne va pas refaire l'histoire de ces responsabilités: les mensonges initiaux de la Grèce ; l'inconscience et l'égoïsme des autorités nationales d'une large partie des États membres en matière de déficits budgétaires ; les années d'attente pour que le volet économique de l'UEM soit accepté. Ce sont ces erreurs qui ont permis à Standard & Poor's de provoquer la tempête qu'on connaît. Et ce n'est pas fini: les textes européens sur la discipline budgétaire sont toujours en discussion et rien n'est acquis. Aux lourdes responsabilités du monde politique s'ajoutent celles du monde de la finance et de l'économie, dont une large partie ne poursuit que l'objectif de l'enrichissement maximal, quel qu'en soit le coût pour la collectivité et l'effet désastreux sur le fonctionnement démocratique de l'UE.
La division de l'UE est-elle inéluctable ? Valéry Giscard d'Estaing a affirmé, dans sa prise de position évoquée hier, que la plupart des États membres n'ont pas respecté « les engagements qu'ils avaient pris en 1992 dans le Traité de Maastricht et en 1997 lors du Conseil européen d'Amsterdam ». Pour lui, les « causes déterminantes » de la situation actuelle sont deux: « L'augmentation trop rapide du nombre des États membres, non accompagnée des réformes nécessaires ; l'absence quasi totale d'organisation de la zone euro. » Et il reprend ce que Jacques Delors n'a jamais cessé d'affirmer: « Une monnaie unique exige un environnement économique coordonné. » Pour redresser la situation, M. Giscard d'Estaing épouse la thèse du caractère inéluctable de l'Europe à deux vitesses: « Le volet économique de la zone euro ne peut être décidé et appliqué que par les seuls États utilisant l'euro. L'expérience a démontré depuis vingt ans que la tentative d'imposer des sanctions à un pays de la zone euro en situation de déficit excessif, par un organisme dont un tiers des membres a choisi de ne pas adopter l'euro et qui ne verse pas un centime pour aider les pays en difficulté, est vouée à l'impuissance. (…) Il faut nous habituer à penser que pendant les quarante prochaines années il y aura deux organisations européennes: l'une chargée de gérer l'Europe-espace ; l'autre de gérer la zone euro, pour promouvoir l'intégration économique, puis sans doute politique, du noyau européen. Ces deux organisations sont distinctes mais non antagonistes: elles sont gérées suivant des règles différentes. » Les tâches et les pouvoirs de l'entité chargée de l'intégration économique correspondent, tels qu'il les décrit, à ce qui est prévu par le nouveau traité actuellement négocié. À son avis, un nouveau traité ne serait pas nécessaire, car « un accord exprimant une convergence de vues, du type Schengen, dispense de la négociation d'un traité ».
Le résultat serait qu'ensuite l'euro ne serait plus « assiégé par la spéculation financière internationale, qui serait rapidement interrompue ».
Le nouveau traité est-il indispensable ? On le voit, le contenu du projet Giscard d'Estaing correspond largement à ce qui est actuellement discuté, mais en innovant ou clarifiant deux aspects de première importance: a) un nouveau traité ne serait pas juridiquement nécessaire (thèse soutenue, on le sait, par plusieurs parlementaires européens ; à suivre à la session plénière) ; b) la division de l'UE en deux groupes de pays prendrait un caractère officiel.
Cette rubrique va revenir notamment sur ce deuxième aspect.
(FR)