Évolutions parfois incertaines. Les positions européennes officielles à l'égard des printemps arabes demeurent logiquement favorables et souvent enthousiastes: les autorités communautaires et celles des États membres maintiennent ou renforcent leur soutien aux pays impliqués et elles multiplient les contacts et les visites sur place. Toutefois, surgissent en même temps de manière moins ouverte quelques perplexités ou points d'interrogation: quelles seront les évolutions dans les pays de la rive sud de la Méditerranée qui se sont libérés ? Et dans les pays qui ont évolué tout en gardant leurs régimes précédents ? On se demande aussi à quel point les attitudes de certains gouvernements européens sont entièrement sincères ou bien sont en partie dictées par des intérêts nationaux. Il faut regarder en face aussi les aspects moins clairs ou problématiques. D'ailleurs, le terme «révolution» appliqué à ces pays a été parfois contesté: en Tunisie, c'est une coalition de notables ayant des positions parfois divergentes qui a pris le pouvoir ; en Égypte, ce sont les forces armées qui ont été déterminantes ; en Libye, c'est l'intervention de l'Otan qui a été décisive.
L'organisation, le déroulement et les résultats des élections qu'on prépare partout sont imprévisibles, notamment à propos de la place qui reviendra aux organisations islamiques, qui s'efforcent d'apaiser les soucis en affirmant leur attachement aux principes démocratiques. Les évolutions en cours sont incertaines et suscitent parfois des soucis ; les situations sont différentes d'un pays à l'autre.
Entre militaires et Frères musulmans. En Égypte, la tâche de préparer le projet de la nouvelle Constitution est en pratique entre les mains des militaires en liaison avec les Frères musulmans: les premiers entendent sauvegarder le principe d'une Constitution présidentielle, les seconds veillent au respect des principes de l'Islam. Heureusement, les militaires sont conscients qu'ils ne pourraient plus s'imposer par la force aux jeunes qui manifestent. En réalité, il semble de plus en plus difficile de prévoir l'évolution de l'opinion publique par rapport notamment aux accords avec Israël, et les militaires de leur côté savent que leur pouvoir est lié aux financements américains (même si l'on évite d'en parler). Heureusement, les Égyptiens paraissent unis sur un point: la volonté de protéger et défendre tout ce qui touche à la civilisation de l'Égypte d'il y a quelques millénaires, patrimoine de l'humanité dont ils sont dépositaires.
Gérer les armes et les richesses financières. La situation de la Libye est encore plus complexe. La légitimité même de l'intervention de la coalition est parfois controversée, car, selon certaines interprétations, l'OTAN aurait largement dépassé ce que l'ONU avait autorisé. D'après plusieurs sources, les cruautés et les tueries des insurgés seraient, ou risqueraient d'être, à peu près analogues à celles des forces de Kadhafi, et la dispersion des armes va poser ou pose déjà des problèmes analogues des deux côtés. Les mêmes types d'armes sont parfois mélangés, d'origine russe, française ou autre, et ceux qui les détiennent ne paraissent pas toujours disposés à les consigner, même si parfois ils ne les maîtrisent pas. La confusion au niveau politique est probablement conséquente et dangereuse, car le Conseil national de transition (CNT), largement reconnu au niveau international, réunit des forces politiques loin d'être uniformes et compatibles entre elles. Les disponibilités financières éparpillées dans les banques mondiales par le sinistre colonel sont au moins aussi difficiles à gérer que les armes.
Les émigrés tunisiens. Quant à la Tunisie, le problème des émigrés clandestins a sérieusement rebondi, car les accords entre Rome et Tunis ont éclaté: ces dernières semaines, plus de deux mille clandestins ont rejoint Lampedusa ; ils se sont rebellés la semaine dernière contre leur cloisonnement dans cette petite île et des incidents sérieux ont éclaté avec la population locale. Par les accords d'avril dernier, l'Italie avait fourni à la Tunisie des navires de surveillance et d'autres instruments, et les autorités tunisiennes s'étaient engagées à contrôler les départs et à accepter le retour des émigrés irréguliers. Depuis début août, cet arrangement ne fonctionne plus. Les émigrés ne peuvent pas invoquer le droit d'asile car chez eux ils sont libres, rien ne les menace. Sans oublier qu'avant l'accord d'avril, les clandestins tunisiens débarqués à Lampedusa avaient provoqué, en se rendant en France, le renforcement des contrôles à la frontière franco-italienne, origine des difficultés dans le fonctionnement du Traité de Schengen, ce qui a remis en cause cet aspect essentiel de la construction européenne. Il est compréhensible qu'à Rome et à Paris on soit déterminé à éviter tout risque analogue.
Ce tour d'horizon synthétique se veut le point de départ d'un ensemble de remarques visant à clarifier les perspectives et les difficultés des «printemps arabes».
(FR)