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Bulletin Quotidien Europe N° 10458
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Le nouveau rôle mondial de la Turquie modifie sa position à l'égard de l'UE

L'adhésion à l'UE n'est plus envisagée. On ne va pas découvrir dans cette rubrique la transformation du rôle de la Turquie au niveau international: les moyens d'information en ont amplement rendu compte. Mon objectif est plus modestement d'évaluer les répercussions que cette évolution entraîne dans les relations entre Ankara et l'UE. J'ai indiqué hier le point essentiel: la Turquie renonce en pratique à l'objectif de l'adhésion. Cette rubrique soutient depuis toujours que c'était un objectif erroné, que la Turquie est un pays essentiellement asiatique, que son adhésion est irréalisable et ainsi de suite. L'évolution actuelle n'a donc pour moi rien de surprenant, elle est l'aboutissement logique d'un projet déraisonnable qui aurait fait perdre à l'UE son caractère européen, qui aurait rendu ingérables les politiques communautaires, qui aurait introduit en Europe des problèmes qui ne la concernent pas (comme celui des Kurdes et plusieurs autres).

La renonciation d'Ankara à considérer que l'entrée dans l'UE constitue son objectif politique prioritaire permet aussi d'éliminer un malentendu: l'attitude réticente à sa candidature n'a jamais été antiturque et j'exprime mon admiration pour la Turquie, son histoire, le courage de ses habitants, sa valeur intellectuelle. C'est le moment de le dire, car à partir de maintenant l'UE et la Turquie vont s'affronter sur plusieurs dossiers sensibles et doivent faire face à des divergences parfois considérables.

Divergences radicales. La première question concerne les éléments qui permettent d'estimer que la Turquie elle-même ne croit plus à l'adhésion. Le président de la République a annoncé que son pays y renonce si un seul pays de l'UE s'y oppose ; or, il est bien connu que ce pays existe, c'est la France et M. Sarkozy l'a déclaré ouvertement à plusieurs reprises. Différents éléments, à première vue mineurs mais en fait éloquents, prouvent le tournant: a) la mise en garde d'Ankara contre le fait que Chypre présidera prochainement le Conseil de l'UE (c'est prévu pour le second semestre de 2012) ; b) l'opposition aux forages chypriotes visant le gaz naturel dans la zone maritime proche de la partie de Chypre que la Turquie occupe, et l'intention d'Ankara d'entamer l'exploration pétrolière dans ce qu'elle considère comme sa zone économique exclusive (il est question de déployer des navires de guerre). Ces divergences impliquent que pour Ankara la zone turque de l'île de Chypre ne fait pas partie de la République chypriote (ils n'écartent pas la formule des deux États), alors que les milieux communautaires estiment que la présence de l'armée turque dans le nord de Chypre représente l'occupation abusive d'une partie du territoire de l'UE. La querelle est politique (le vice-premier ministre turc Besir Atalay a laissé entrevoir la possibilité de geler les relations avec l'UE), mais son importance économique est elle aussi considérable, car les réserves de gaz y seraient abondantes. Nuance supplémentaire: Israël participe aux forages avec Chypre, et on connaît l'état actuel des relations Turquie/Israël…

Grande puissance autonome. Au-delà des querelles préoccupantes citées, la Turquie joue pleinement son rôle autonome dans les relations avec les pays arabes, notamment riverains de la Méditerranée. La tournée du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan dans les pays du «printemps arabe» a été triomphale ; en Égypte, on l'a salué comme un «nouvel héros arabe». Historiquement, c'est une image hardie, car c'est en combattant contre l'Empire Ottoman que les Arabes ont retrouvé en son temps liberté et indépendance, et la Turquie d'aujourd'hui avait d'abord bougé avec prudence, notamment en Libye où elle avait hésité avant de s'aligner avec les rebelles. Mais les incertitudes ont été surmontées et maintenant la Turquie est un modèle: elle soutient les pays arabes (Palestine y compris), critique durement Israël (obstacle à la paix), ajoute une touche de rhétorique («un enfant qui pleure à Gaza serre le cœur de toute maman à Ankara»). Le tout accompagné par la préparation de l'avenir: au Caire, M. Erdogan était accompagné par six ministres et 175 hommes d'affaires, le nombre d'accords commerciaux a été doublé. La Turquie se présente dans cette région comme une grande puissance autonome, à juste titre si l'on tient compte de ses progrès aussi bien politiques qu'économiques ; elle aspire à se situer parmi les puissances mondiales qui comptent, mon anticipation sur la possibilité qu'elle vienne augmenter le nombre des Brics (à côté de Chine, Brésil, Russie, Inde et Afrique du Sud) pourrait ne plus être suffisante pour ses ambitions.

Une tâche difficile. La Turquie doit régler, dans ce contexte nouveau, ses relations futures avec l'UE. C'est une tâche compliquée pour les deux parties, car la Turquie est déjà en Union douanière avec l'UE, et elle aura pas mal de revendications à faire valoir avant de renoncer à ce qui lui avait été promis. Sa position est forte dans des dossiers complexes, par exemple celui du transit pétrolier par son territoire. Mais la Turquie se comporte déjà comme une puissance autonome ayant un rôle de premier plan à jouer dans le monde.

(FR)

 

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