Bruxelles, 15/09/2011 (Agence Europe) - Au lendemain de son intervention sur la manière dont il faut défendre l'aspect social au sein de l'économie mondiale au Parlement européen lors d'une réunion spéciale à Strasbourg mercredi 14 septembre, le directeur général du Bureau international du Travail (BIT) Juan Somavia a accordé une interview exclusive à l'Agence Europe que nous publions en deux étapes. Dans cette première partie, il sera question de l'inégalité dans la redistribution des ressources, de la responsabilité des banques dans la crise financière actuelle et des solutions à apporter pour préserver l'emploi, tout en favorisant la diminution des dettes souveraines. (JK)
Agence Europe: Dans votre discours devant le Parlement européen, vous avez abordé le problème de l'inégalité dans la distribution des richesses. Vous citez le cas de l'Europe où 60% de la richesse est détenue par 10% de la population. Quelles sont, selon vous, les mesures à prendre pour réduire cette inégalité en prenant en compte que l'espace européen subit actuellement une faible croissance économique ?
Juan Somavia: La première chose à savoir, c'est que ce sont ces inégalités qui ont affecté la croissance. Une telle concentration de ressources réduit en réalité la partie de salaire dans l'économie et en conséquence le pouvoir de consommation des travailleurs. Mais aujourd'hui, le sujet principal, c'est d'arrêter la croissance des inégalités, de « limiter la casse ». On a besoin d'une consolidation fiscale sociale responsable, ce qui veut dire essentiellement de privilégier, avec les ressources dont on dispose, la protection sociale des plus faibles et l'assurance chômage. (…) Le sentiment répandu, un peu dans tout les pays développés, c'est que les gens qui n'ont absolument rien à voir avec la crise, sont ceux qui en payent les frais. Il faut rassurer en entreprenant des actions pour lutter contre la dette, mais il faut aussi montrer qu'il y a une préoccupation très nette, très claire et très déclarée pour protéger ceux qui sont les plus faibles. Je crois également qu'il est indispensable d'agir d'une manière beaucoup plus transparente, plus discutée. Les banques doivent participer d'une façon importante, peut-être beaucoup plus importante à ce dont on parle actuellement. Elles savaient parfaitement qu'elles gagnaient plus d'argent en prenant plus de risques. Et dans l'économie de marché, l'idée c'est qu'on garde les profits pour soi et quand on a des pertes, c'est l'État qui vient nous sauver. Ce n'est pas comme ça que ça marche en réalité. Les banques ont une responsabilité énorme et elles ont l'obligation de reconnaître leurs responsabilités en participant d'une manière beaucoup plus importante à la résolution des problèmes actuels. Finalement, il faut utiliser beaucoup plus le dialogue social dans les pays en temps de crise pour discuter de telles choses que le niveau des salaires, des conditions de travail. C'est évident qu'en situation de crise, il est possible de discuter de certaines adaptations. Par exemple, en Allemagne, on a décidé de limiter temporairement le temps de travail, mais avec l'accord de tout le monde, en respectant l'autonomie des négociations collectives.
Agence Europe: D'un côté vous critiquez le surendettement des États, de l'autre vous incitez les pouvoirs publics à privilégier la création d'emploi. Comment envisagez-vous de concilier ces deux impératifs qui à l'heure des différents plans d'austérité budgétaire peuvent paraître contradictoires ?
J.S.: Je crois que le sujet de fond, c'est comment changer la culture d'endettement qui est à la base du modèle de croissance qui nous a menés à la crise. Et cette culture n'est pas seulement propre au pouvoir public. Cela se réfère aussi aux ménages et aux entreprises. Elle résulte d'une tendance permanente à réduire, dans le cas des États, les impôts pour les remplacer par une dette. Et c'est la même chose pour les ménages qui ont vu le salaire en relation avec la productivité descendre progressivement et se sont également endettés. (…) L'invention de dette est donc consubstantielle au modèle de croissance qui a fait faillite. Ce qu'il faut faire, c'est fonder une croissance sur les revenus réels des ménages, des entreprises de l'économie réelle et de l'État. Une telle croissance devrait servir l'investissement dans l'économie réelle. Un des problèmes centraux du modèle actuel c'est que le profit qu'on peut tirer des ressources mises dans des produits financiers non-productifs est beaucoup plus important que le profit engendré par un investissement traditionnel dans une entreprise qui crée de l'emploi, qui est productive. Ce système financier est en panne de ressources, ce qui provoque une instabilité continue, pas seulement en 2008, mais dans les vingt dernières années. Le changement de cap est assurément nécessaire. (…) Aujourd'hui, le thème central c'est comment est-ce qu'on crée de l'emploi même dans des conditions politiques d'austérité. Et la clé de voûte, c'est mettre des ressources entre les mains des petites entreprises. Ce n'est pas une question de subventions, mais de création de conditions pour que les PME puissent investir. Le problème, c'est que les hommes politiques favorisent actuellement les grandes entreprises et les multinationales, même si on parle beaucoup de l'importance des PME. L'accès au crédit devrait pourtant être facilité pour les PME par les pouvoirs publics, entre autres à travers des garanties d'État. Si on peut mettre des milliards en garanties d'État pour la dette de la Grèce, on peut bien mettre un peu d'argent maintenant pour favoriser la création de PME.