L'adhésion n'est pas un préalable. La région du Danube est une richesse de l'Europe de tous les points de vue: beauté naturelle, avec une flore et une faune uniques ; berceau de civilisations qui ont marqué et marquent l'histoire de l'Europe ; parcours sinueux du fleuve qui touche des villes incomparables comme Vienne, Budapest, Bratislava, Belgrade, Bucarest. Le Danube traverse aussi bien des pays de l'UE (Allemagne, Autriche, Hongrie) que des pays candidats comme la Croatie (proche de l'adhésion), la Serbie et la Bosnie, en effleurant aussi des pays tiers comme la Moldavie et l'Ukraine. La stratégie européenne pour la région du Danube, approuvée par le Sommet de l'UE la semaine dernière, concrétise ainsi la possibilité d'une coopération entre États membres et pays tiers proches, qu'ils soient ou pas candidats à l'adhésion.
C'est une évolution instructive car elle élimine le lieu commun selon lequel l'adhésion représenterait la seule voie logique et naturelle pour tous les pays géographiquement européens. C'est faux. L'UE est une réalisation spécifique qui dépasse de loin la coopération entre États car elle comporte des institutions supranationales, implique des politiques communes et une monnaie unique et poursuit une politique étrangère progressivement unifiée. La stratégie « Danube » est le meilleur exemple d'action commune réunissant États membres, pays tiers européens et même pays géographiquement extra-européens ; en langage bureaucratique, une stratégie macro-régionale. Son plan d'action, établi avant l'approbation formelle du Sommet, comporte 200 actions prioritaires couvrant aussi bien la sauvegarde et l'amélioration du patrimoine naturel et environnemental que l'exploitation du potentiel économique. Je renvoie pour les détails aux bulletins précédents, notamment n° 10316 et 10308. Aujourd'hui, je souhaite mettre l'accent sur les possibilités et perspectives de coopération, même séparées de l'obsession de l'adhésion à l'UE.
Au-delà des frontières politiques. La région du Danube est la meilleure concrétisation de cette possibilité. Il serait absurde que les frontières politiques entravent une coopération indispensable. Depuis mars dernier, Autriche, Hongrie, Slovénie et Serbie, considérant que «les espèces rares ne connaissent pas les frontières», avaient mis en place une aire protégée couvrant 800.000 hectares denses d'espèces menacées, comme la cigogne noire, et point de passage de 250.000 oiseaux d'eau migrateurs. Claudio Magris, dans son chef-d'œuvre simplement intitulé « Danube », avait commencé son périple par la recherche de la source du fleuve, dans la Forêt noire, et s'est trouvé devant un mystère: ayant suivi les indications parfois contradictoires, il s'est trouvé devant un robinet ! Mais c'est la suite qu'il faut lire, long voyage entre la nature, les villes et les châteaux, et les populations diverses par langues et cultures mais unies par le parcours du fleuve. Et au-delà des rivages danubiens, le mélange entre Europe et non Europe se prolonge, et il est parfois presque mystérieux. Paolo Rumiz raconte (dans son livre passionnant « Aux frontières de l'Europe » qui vient de paraître en français) son voyage aux confins orientaux de l'UE, effectué avec les moyens de transports locaux: train, bus, bateaux, même à pied. 6.000 km, non seulement à l'intérieur de l'UE mais jusqu'à Istanbul, Saint-Pétersbourg, Kaliningrad, Odessa, en se demandant parfois: « Suis-je en Europe ou hors d'Europe ? » Les limites de l'Europe sont-elles une réalité ? Parfois, des pistes cyclables ont remplacé l'ancien rideau de fer ; mais l'auteur se demande si un nouveau rideau n'est pas en train de naître, en se référant sans doute aux frontières de l'UE. J'ajoute que les situations absurdes ne sont pas toujours le fait de l'Europe ; est-il normal que la ville où est né Kant soit devenue une enclave russe à l'intérieur de l'UE ?
Séparer adhésions et coopération. Revenons au Danube. Certes, l'UE joue un rôle irremplaçable dans la concrétisation de la stratégie approuvée par le Sommet. Elle joue un rôle analogue dans l'ensemble des Balkans ; j'estime que son action et son soutien doivent être séparés, dans la période actuelle, de l'aspect « nouvelles adhésions ». L'UE doit être rigoureuse dans l'exigence que les pays candidats remplissent toutes les conditions nécessaires. Les candidatures ne doivent pas être inspirées par des avantages matériels comme les financements des politiques communes (politique de cohésion ou politique agricole), ni par des nouveaux droits comme la libre circulation des personnes ; et non plus par l'objectif de renforcer sa position politique face à un pays voisin. Cette rubrique a rendu compte hier de certaines hypothèses, comme la création d'une entité balkanique unique, suggérée par M. Puri Purini, ou la suspension momentanée des nouvelles adhésions, préconisée par Jean-Guy Giraud (son texte est devenu entre-temps une position officielle de l'Union des Fédéralistes Européens/France). Le débat s'enrichit. (F.R.)