Générosité et contrôles. En Europe, les régimes d'austérité sont pour le moment incontournables: l'UE et les États membres sont obligés de contrôler leurs dépenses. Tous les gouvernements sont engagés, qui plus, qui moins, dans des programmes nationaux de rééquilibrage budgétaire; quant au budget communautaire, les pays contributeurs nets s'opposent à une expansion dépassant le taux d'inflation (voir cette rubrique d'hier). C'est une situation difficile, qui comporte toutefois un aspect positif: elle oblige à lutter contre les abus et les gaspillages et à gérer avec rigueur et sagesse les ressources disponibles, aussi bien les dépenses internes que les financements aux pays tiers. À première vue, c'est une banalité ; en réalité, c'est révolutionnaire.
Pour le volet interne, le rôle essentiel revient aux États membres, car le budget communautaire dépasse de peu le 1% des dépenses publiques totales ; mais le lien entre dépenses nationales et communes devient de plus en plus effectif grâce aux progrès de la gouvernance économique, impliquant non seulement des analyses en commun, mais aussi des disciplines et des règles uniformes pour les budgets nationaux, définies ensemble au niveau européen. Quant au volet externe, l'Europe fait valoir à juste titre l'ampleur de son effort. « Nous sommes ceux qui mettent le plus d'argent sur la table » en faveur des pays en développement, a souligné le président de la Commission M. Barroso ; et le président du Conseil européen M. Van Rompuy a précisé, devant le G8, que l'UE s'engage à fournir aux pays voisins près de 7 milliards d'euros de dons, auxquels s'ajoutent les prêts de la BEI et de la BERD.
Innovation révolutionnaire. Dans ce contexte, le document le plus significatif est la nouvelle Politique de voisinage présentée la semaine dernière par deux commissaires européens (dont Mme Ashton, qui pour une fois a agi en tant que vice-présidente de la Commission). J'en rappelle trois éléments essentiels: a) cette politique couvre à la fois les voisins du Sud (Tunisie, Égypte, Libye, Maroc, Algérie, Syrie, Palestine, Israël, Liban, Jordanie) et ceux de l'Est (Ukraine, Moldavie, Géorgie, Arménie, Azerbaïdjan, Bélarus) ; b) sa dotation est sensiblement augmentée pour la période 2011-2013 ; c) la répartition ancienne (deux tiers pour les pays du Sud, un tiers pour les pays de l'Est) devient plus élastique, car les financements ne sont pas attribués a priori aux différents pays, mais ils dépendront des évolutions politiques dans chaque État bénéficiaire.
Le dernier point représente l'innovation révolutionnaire: les financements seront liés aux progrès de chaque pays vers la liberté et la démocratie. L'UE corrige ainsi la méthode ancienne, en vertu de laquelle: 1- elle ne se reconnaissait pas le droit d'intervenir dans les affaires internes des pays voisins ; 2- la malheureuse Union pour la Méditerranée attribuait les présidences, les honneurs et les soutiens à des personnalités qui ont été ensuite considérées comme tyranniques et corrompues. Les nouveaux critères comprennent: élections libres ; liberté de la presse ; lutte contre la corruption ; indépendance de la justice. En l'absence de réformes dans ce sens, les aides aux pays défaillants seront réduites, ou transformées en subventions destinées explicitement à la société civile. En revanche, les progrès ouvriront la voie à différentes formes de partenariat, y compris la mobilité de la main-d'œuvre et le libre-échange des marchandises (même si pour les produits agricoles certains États membres sont réticents). Le développement de l'économie des « pays du voisinage » contribuerait à la création d'emplois sur place et donc à résoudre le nœud de l'immigration clandestine, remplacée par une immigration contrôlée, dont certains pays de l'UE ont de toute manière besoin (en Allemagne, il a été calculé que 350.000 immigrés par an seront nécessaires: mais ils devraient avoir des qualifications professionnelles élevées…).
La restitution des richesses pillées. J'ajoute un élément supplémentaire. Ce qu'on a appris sur le pillage des biens publics par les anciens tyrans d'Égypte et de Tunisie, ainsi que par le sinistre colonel Kadhafi, est hallucinant ; en plus des abus déjà connus, on continue à découvrir des trésors déposés par ces personnages et leurs familles dans les banques européennes, si accueillantes. La restitution de ces richesses aux peuples qui les ont créées par leur travail permettrait de faire face à une partie non négligeable des besoins financiers urgents des pays concernés. Quelques pressions sur certains organismes bancaires d'Europe et d'ailleurs ne seraient-elles pas imaginables ?
Je n'ai rien d'un expert, les subtilités du monde de la finance me dépassent: mais il est étrange qu'il soit si compliqué de rendre à un pays ce qui lui appartient.
Ces considérations relatives aux pays relevant de la politique de voisinage sont valables aussi pour d'autres bénéficiaires de l'aide européenne, laquelle souvent ne parvient pas aux vrais destinataires. (F.R.)