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Bulletin Quotidien Europe N° 10377
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

Pour une évaluation correcte des relations entre l'UE et le monde arabe

Indifférence. Un symptôme significatif du succès du Printemps arabe ? Pour moi, le voici: l'absence de réactions des jeunes, en Tunisie et ailleurs, à la mort de Ben Laden. Le sort de ce sinistre personnage laisse indifférents les jeunes qui se sont battus et continuent à se battre pour la liberté et la démocratie dans leurs pays. La concrétisation de leurs projets rencontre, on le sait, bien des obstacles. En fait, ce qu'ils recherchent est surtout un emploi, un salaire raisonnable, sans quoi leur élan révolutionnaire risque de s'essouffler, au profit des fanatiques religieux qui restaient d'abord dans l'ombre, mais sont bien décidés à se faire entendre si l'évolution le permet. L'indifférence de la plupart des jeunes pour le sort de Ben Laden prouve que leurs aspirations n'ont pas beaucoup de rapports avec les haines du passé (en laissant de côté bien entendu les quelques terroristes qui agissent souvent pour des intérêts et des haines propres à chaque groupe).

L'attitude générale confirme les considérations qui avaient été suscitées par les départs massifs de jeunes tunisiens vers l'Europe, prouvant que pour plusieurs le rêve était de rejoindre l'un ou l'autre pays de l'UE pour s'y installer. Je suis sûr que pour la plupart la question religieuse ne joue pas un grand rôle ; elle demeure sans doute importante, mais c'est de plus en plus une affaire personnelle que chacun vit à sa manière.

Quelques vérités à ne pas négliger. Avant de porter des jugements sur les autres, nous Européens devrions formuler, ou répéter, un certain nombre de considérations supplémentaires:

- pendant combien de siècles les Européens eux-mêmes ont-ils ignoré le principe de la laïcité, et les États ont-ils fondé leurs alliances et leurs conflits sur les principes religieux ? Je dirais, en simplifiant à l'excès: jusqu'au moment où un roi de France a prononcé la phrase « Paris vaut bien une messe », et un roi d'Angleterre a séparé son Église de l'Église de Rome, pour se marier selon son plaisir. Un peu de patience à l'égard des musulmans se justifie, à la condition que chez nous ils respectent nos lois ;

- les évolutions vers le duo liberté-démocratie diffèrent d'un pays arabe à l'autre. Cette rubrique a déjà estimé que seule la Tunisie a des perspectives positives dans des délais raisonnables ; l'Égypte doit faire face à la prédominance des militaires et aux querelles religieuses ; ailleurs, rien n'est prévisible ;

- il est évident que si la liberté et la démocratie ne sont pas accompagnées par des évolutions économiques encourageantes pour les jeunes, les révolutions risquent de perdre pour eux leur côté lumineux ;

- parmi les musulmans, les Arabes ne sont pas les plus fanatiques, et de toute manière ils sont une minorité (un peu plus de 300 millions) face aux musulmans d'autres races: Iraniens, Turcs, une partie des habitants de l'immensité asiatique. Des experts ont évalué que les trois pays militairement les plus puissants de la région sont la Turquie, l'Iran et Israël: aucun d'eux n'est arabe. La guerre la plus meurtrière de cette phase de l'histoire du monde a été celle entre Irak et Iran (un million de morts) ;

- certains pays arabes entendent reconnaître l'identité et l'autonomie des minorités (historiquement sur place avant l'invasion arabe), notamment les berbères ; et ceci même là où le régime politique est resté inchangé, comme le Maroc ouvert aux réformes. Mais on ne peut pas parler pour autant de monde arabe en paix, car des conflits subsistent, non seulement intérieurs comme en Syrie ; le conflit saharien entre Algérie et Maroc se prolonge et amène les deux pays à consacrer d'énormes ressources à leur armement ;

- là où les conflits sont déterminés par l'inimitié entre sunnites et chiites, par la prépondérance des uns ou des autres, je m'y perds. Mais l'Europe a connu les guerres entre catholiques et protestants, et je trouve peu approprié le ton des donneurs de leçons ;

- pour tous, le risque principal est la corruption, suivi dans plusieurs pays par la volonté des classes favorisées de garder les privilèges et les richesses ahurissantes qui leur permettent d'acheter en Europe hôtels et palais, équipes de football et chefs-d'œuvre artistiques. On constate que les Européens sont plus rigoureux dans la défense de la liberté, de la démocratie et du respect des différences religieuses lorsque l'objet de leur souci est, par exemple, l'Égypte plutôt que l'Arabie Saoudite ;

- l'idée d'un grand « plan Marshall » européen en faveur des pays arabes n'est que de la rhétorique ; à force d'être dispendieux, les pays de l'UE sont contraints à l'austérité. Il faudrait comprendre, en Europe et ailleurs, qu'en l'absence de rigueur budgétaire l'UE ne serait plus en mesure de faire face aux engagements qu'elle veut continuer à respecter, aussi bien sur le plan interne que dans le soutien aux pays tiers.

(F.R.)

 

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