La PAC n'est pas simplement une politique commune. Pourquoi l'agriculture d'abord ? L'avenir de toutes les politiques communes sera déterminé par les perspectives financières qui établiront les ressources de l'UE pour la période 2014-2020. Mais seulement pour la politique agricole commune (PAC), il est déjà possible d'indiquer principes et orientations ; même la dotation financière paraît acquise dans le sens de maintenir à peu près le niveau actuel. Cette position spéciale, on la doit aux progrès de la constatation que l'avenir de l'agriculture n'est pas un secteur économique comme les autres, mais un défi qui déterminera l'avenir de l'Europe et de l'humanité. Certes, les débats en cours, les prises de position, les pressions des catégories intéressées, existent dans ce domaine comme dans les autres, et les agriculteurs ne doivent pas s'attendre à ce que toutes leurs demandes soient retenues. Mais les responsables politiques, et progressivement aussi les opinions publiques, paraissent comprendre que les enjeux vont bien au-delà des revendications sectorielles et des manifestations devant le siège des institutions européennes. Les agriculteurs ont le droit de faire valoir les revendications liées à leur activité quotidienne ; mais la vision des responsables politiques doit être globale. Deux voix qualifiées. Je laisse la parole à deux personnalités qui clarifient mieux que je ne saurais le faire la signification globale de l'activité agricole, sans qu'il soit nécessaire de partager toutes leurs opinions.
Olivier De Schutter, rapporteur spécial de l'ONU pour le droit à l'alimentation, considère qu'en ce moment « la menace la plus importante est l'accaparement de terres et de ressources. En Afrique, des communautés entières de paysans sont « décimées par l'arrivée d'investisseurs étrangers qui veulent faire place nette pour de grandes plantations. Avec la complicité des gouvernements ou d'élites locales, les paysans sont expulsés des terres (…) Selon la Banque mondiale, en quelques mois - entre octobre 2008 et août 2009 - 56 millions d'hectares avaient fait l'objet de ce type de négociation en Afrique subsaharienne: l'équivalent d'un cinquième des terres arables d'Europe. » Et la corruption a sans doute joué son rôle.
Deuxième menace pour l'alimentation mondiale: les agro-carburants. Selon une évaluation du début 2010, 30% des grands investissements en agriculture y étaient consacrés. M. De Schutter organisera en octobre une consultation internationale sur cet aspect. Le troisième fléau est celui du gaspillage: 30 à 40% des récoltes dans le sud du monde sont perdues faute de moyens de stockage et de transport. Quatrième problème: les grandes plantations industrielles, avec tracteurs, engrais chimiques, pesticides, accélèrent la détérioration climatique. La solution réside dans ce que M. De Schutter appelle la méthode agro-écologique, favorisant la complémentarité naturelle entre plantes, arbres et petits animaux. Il la décrit ainsi: « Les plantes couvre-sol servent de fourrage ou de compost, les plantes aident à maintenir l'humidité, les déjections animales fertilisent la terre ». Ce n'est pas, à son avis, un retour en arrière mais une vision très moderne et indispensable.
M. De Schutter a été confirmé par l'ONU pour un mandat de trois ans. Il considère que son grand atout est la liberté complète d'expression et l'accès privilégié aux lieux de décision.
Tout aussi significatives et utiles sont, à mon avis, les dénonciations de Pierre Rabhi, philosophe, écrivain et agriculteur d'origine algérienne, lorsqu'il résume la situation des pays pauvres. En Afrique notamment, « les paysans ont été amenés à délaisser leur agriculture traditionnelle pour produire du coton, des arachides, du cacao, destinés à l'exportation. Ils sont ainsi devenus dépendants des engrais chimiques et des pesticides de synthèse, sans pour autant être à la hauteur de la concurrence internationale (…) Les petites structures agricoles disparaissent et avec elles les paysans, ce qui se traduit par l'appauvrissement des capacités des populations à répondre à leurs besoins alimentaires. » En même temps, « l'Occident va chercher des denrées à des milliers de kilomètres au détriment de sa production, et il est dépendant du transport international. » En Europe, « les circonstances obligent à réagir à la destruction des sols, la pollution des nappes phréatiques, la disparition des semences traditionnelles remplacées par des semences hybrides confisquées par les multinationales. »
Conclusions de M. Rabhi: « Nous vivons dans l'illusion de l'abondance. Les stocks alimentaires se réduisent ; ils ne permettent plus d'affronter une pénurie grave. Paradoxe: la croissance aggrave la pauvreté ; le Congo a accordé une nouvelle concession à une compagnie chinoise pour l'exploitation du bois ; les Chinois ne vont pas se priver de faire des millions de dollars sur le dos des Congolais en ruinant leurs forêts. »
On verra demain comment l'UE pourrait se comporter face à cette situation.
(F.R.)