La désignation de M. Kadhafi, la passion africaine qui subsiste. Toute prise de position de caractère général devrait être accompagnée par l'indication des nuances qui n'en modifient pas l'orientation et la signification mais qui tiennent compte d'éléments supplémentaires appropriés qui l'accompagnent. Par exemple, cette rubrique d'hier concernant l'opportunité d'une réflexion européenne sur les relations de l'UE avec l'Afrique appelle au moins trois remarques: a) pourquoi avoir cité M. Kadhafi en tant que voix exprimant les sentiments des pays africains, alors qu'il n'appartient pas à l'Afrique noire liée à l'UE par des relations spéciales? b) pourquoi négliger la « passion africaine » d'un grand nombre d'Européens ? c) pourquoi ne pas évoquer aussi le volet spécifique de l'Union pour la Méditerranée ?
Sur le premier point, la réponse est simple: le choix de la Libye et de son chef pour coprésider le Sommet UE/Afrique a été fait par les Africains eux-mêmes. M. Kadhafi a utilisé cette désignation pour attaquer violemment le modèle de relations avec l'Europe auquel son pays ne participe pas ; est-il pensable qu'il l'ait fait contre la volonté des pays qui l'ont choisi comme président ? Si c'était le cas, ces pays auraient pu le dire. Le point b) est une constatation: plusieurs citoyens européens ont réaffirmé leur attachement à l'Afrique, leur « mal d'Afrique », leur souhait de continuer à y habiter, au Sénégal ou ailleurs, soit pour s'occuper des écoles ou d'autres activités, soit en tant que simples résidents. Les relations UE/Afrique gardent un caractère et une saveur particuliers ; il dépend des États africains eux-mêmes d'en définir les modalités, dans la direction que chacun d'eux choisit pour remplacer le projet des Accords de partenariat économique (APE) à caractère régional, projet que la plupart d'entre eux a en pratique rejeté. Plusieurs ont préféré renforcer les liens avec des continents autres que l'Europe ; l'UE ne peut qu'en prendre acte.
Pourquoi la zone de libre-échange euro-méditerranéenne est-elle irréalisable ? Dans le contexte cité, les pays riverains de la mer Méditerranée représentent un cas spécifique car, avec l'exception de la Libye, ils font partie avec l'UE de l'Union pour la Méditerranée (UpM), qui est globalement un échec aussi évident que celui des APE. Le projet d'un cadre multilatéral de relations euro-méditerranéennes a échoué parce que les pays de la rive sud ne partagent pas les mêmes objectifs ; ils sont en fait séparés par des ambitions et des objectifs différents, si bien que l'UE est en pratique obligée de négocier avec chacun d'eux des accords spécifiques faits sur mesure. Cette rubrique s'en est occupée suffisamment pour qu'il soit inutile d'y revenir en détail. Mais, à cause des émeutes populaires et des changements de régimes, notamment en Tunisie, des personnalités qui en principe devraient bien connaître le dossier faussent la vérité pour faire retomber sur l'Europe la responsabilité de l'échec de l'UpM. Un exemple: au vu de la liste de ses fonctions, qui pourrait mieux décrire et évaluer la situation que le professeur Michele Brondino ? Professeur universitaire d'histoire du Maghreb, directeur des Instituts culturels italiens en Algérie, Tunisie et Maroc, directeur du Secum (Association Sciences, Éducation et Culture en Méditerranée), responsable de l'Encyclopédie de la Méditerranée. Ai-je oublié quelque chose ? Eh bien, il affirme en toute sérénité que la responsabilité de ce qui arrive incombe à l'UE, qui n'a pas tenu ses promesses, notamment parce que la zone de libre-échange euro-méditerranéenne n'existe pas: l'Europe l'avait promise ; selon le professeur, elle n'a pas respecté son engagement. Or, il est évident que l'UE est en mesure de la concrétiser, cette zone de libre-échange globale ; mais les pays tiers méditerranéens ne le sont pas car ils gardent des barrières entre eux ; dans quelques cas, ils ont fermé les frontières réciproques ; ils sont parfois en conflit ; chacun cherche avec l'UE son accord bilatéral, la zone de libre-échange globale est le dernier de leur souci ; parfois le libre-échange est explicitement rejeté, par exemple par l'Algérie.
Qu'il est facile et démagogique d'inventer une responsabilité européenne qui n'existe pas ! Et de faire retomber sur l'UE la faute des régimes politiquement douteux ou largement lacunaires du point de vue de la liberté et de la démocratie, avec qui elle est bien obligée de négocier pour concrétiser les accords bilatéraux et la coopération ! Mais l'on reproche aux institutions communautaires aussi bien de tolérer sur l'autre rive des démocraties imparfaites, et en même temps de ne pas les aider suffisamment !
Ce jeu des nuances qui comptent peut être étendu aussi au secteur financier, ou au cas spécifique de la Hongrie, ainsi qu'il sera indiqué dans cette rubrique de demain.
(F.R.)