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Bulletin Quotidien Europe N° 10243
Sommaire Publication complète Par article 30 / 31
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 888

*** SILVIO GUINDANI, JENARO TALENS (sous la dir. de): Carrefour Europe. Une approche interdisciplinaire dédiée à Philippe Braillard. Éditions Academia-Bruylant (29 Grand Place, B-1348 Louvain-la-Neuve. Tél.: (32-10) 452395 - fax: 454480 - Courriel: promotion@academia-bruylant.be - Internet: http://www.academia-bruylant.be ). Collection « Publications de l'Institut européen de l'Université de Genève », n° 7. 2010, 272 p., 35 € (37 € hors Belgique et France). ISBN 978-2-87209-965-8.

L'Europe telle qu'elle se construit depuis bientôt soixante ans n'est pas la chasse gardée des juristes, politologues, économistes ou autres historiens. En digne héritier de Denis de Rougemont, penseur sans œillères qui avait fondé l'Institut universitaire d'études européennes de Genève, Philippe Braillard s'est employé sept années durant, alors qu'il était le directeur de cette institution alors devenue l'Institut européen de l'Université de Genève, de cultiver plus que jamais l'approche interdisciplinaire de l'Europe. Ce livre d'hommage, nourri des contributions d'enseignants et d'anciens de l'Institut, en apporte un éclatant témoignage, les rubriques traditionnelles - politique, histoire, économie… - étant, cette fois, précédées par une riche partie consacrée à la thématique « Culture et identité ». En outre, Silvio Guindani, responsable des études depuis 2000, déroule dans son introduction le fil rouge de l'interdisciplinarité qui relie entre elles ces réflexions en apparence disparates.

Il va de soi qu'un ouvrage de cette nature n'est pas résumable. Qu'il soit donc permis à l'auteur de ces lignes de picorer dans l'une ou l'autre des contributions qui s'égrènent au fil de pages afin d'appâter ou, du moins, de tenter de faire prendre conscience de l'intérêt de la publication dans son ensemble. Dans la partie « Culture et identité », comment ne pas relever, par exemple, le décryptage identitaire auquel Antoine Maurice procède sous le titre « Raison et déraison des identités collectives en Europe » ? Ce journaliste ayant enseigné la sociologie des médias répertorie de manière minutieuse les identités collectives qui s'expriment aujourd'hui en Europe: les identités nationalistes qui renaissent, comme en Europe centrale et orientale, mais aussi qui, du nord de l'Italie à celui de la Belgique en passant par certaines Autonomies espagnoles, fleurissent sous le couvert d'une hypocrite quête régionaliste, laquelle ne serait rien d'autre que l'expression d'un « spleen régional nationalitaire » - sans même parler de mouvements politiques populistes qui instrumentalisent l'État et/ou l'Europe dans leur combat contre la mondialisation. Mais ce n'est pas tout: l'auteur discerne aussi des « identités non territoriales et transnationales », des homosexuels aux féministes en passant par les jeunes se reconnaissant à travers des expressions musicales ou autres, sans compter les identités qui se forgent dans le monde des communautés virtuelles d'Internet. Seule reste donc quelque peu en rade, sur ce plan, l'Europe qui, après s'être « déchirée pendant la plus grande partie du siècle passé en exclusions identitaires (…) cherche aujourd'hui par la quête laborieuse d'une identité volontaire, commune et multicolore une sortie de drame qui soit à la hauteur de son destin ». Y parviendra-t-elle ? Sans doute convient-il de parler, pour répondre à cette question, de course de vitesse désormais engagée entre des pulsions mortifères venues du passé le plus noir et des adhésions envers et contre tout aux suites du projet utopique lancé par les « pères fondateurs ». L'issue n'en est pas écrite, mais est-il prématuré d'avancer que les princes nationaux qui nous gouvernent n'ont peut-être pas été assez audacieux pour amener les citoyens à apprécier à son juste prix la révolution lancée voici soixante ans ? Dans le même esprit, mentionnons aussi, dans la même partie, l'article que Jenaro Talens consacre à la contribution du cinéma à la construction d'un imaginaire culturel proprement européen, ce qui l'amène à juger qu'il matérialise « l'idée même d'exception culturelle » dans la mesure où ses modes de représentation permettent de penser l'identité européenne « non pas comme homogénéisation (suivant le modèle du melting pot américain), mais comme articulation des cultures et traditions hétérogènes ».

Pour la bonne bouche, citons aussi, dans la partie « Politique et institutions », la suggestion de René Schwork que l'Union européenne, pour surmonter sa « crise de légitimité populaire », s'inspire un tant soit peu de l'expérience suisse en matière de démocratie directe en introduisant le référendum législatif. Ce politologue bien connu y défend notamment le point de vue que, au-delà du niveau de rationalité des débats et des résultats « parfois déroutants » de la sagesse populaire, c'est toutefois, en fin de compte, « la délibération qui crée le sentiment d'appartenance ». Un jugement très difficilement contestable qui est à rapprocher de l'observation de Laurent Dutoit selon laquelle les partis politiques, au sein du Parlement européen (et pour ne pas parler du plan national…), « nationalisent le débat au lieu de l'européaniser ». Si un recours à la démocratie directe avait pour seul mérite de parvenir à contourner la négation et/ou l'obstruction européenne des partis politiques nationaux, ce serait, en effet, une aubaine salvatrice pour l'Union et l'identité européenne !

Michel Theys

*** JEAN-MICHEL GUIEU, CHRISTOPHE LE DRÉAU (sous la dir. de): Le « Congrès de l'Europe » à La Haye (1948-2008). Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (1 av. Maurice, B-1050 Bruxelles. Tél.: (41-32) 3761717 - fax: 3761727 - Courriel: pie@peterlang.com - Internet: http://www.peterlang.colm ). Collection « Euroclio », n° 49. 2009, 427 p., 44,90 €. ISBN 978-90-5201-573-6.

À l'occasion du soixantième anniversaire du « Congrès de l'Europe » tenu à La Haye du 7 au 10 mai 1948, plus d'une trentaine d'historiens - notamment une série de jeunes chercheurs en histoire de l'intégration européenne membres du réseau international Richie - et de politistes se sont réunis à Paris en mai 2008. Entre autres sous la houlette des professeurs Gérard Bossuat, Eric Bussière et Robert Franck, ils ont revisité cet épisode célèbre de l'aventure européenne afin d'apprécier le plus exactement possible la place qui lui revient dans le débat européen de l'après-guerre et, plus encore, dans l'histoire de l'unification européenne. C'est la raison pour laquelle les débats de La Haye proprement dits, déjà bien connus et commentés, sont largement délaissés dans les contributions scientifiques qui se retrouvent dans ce bel ouvrage, les auteurs ayant préféré aborder le sujet par le biais d'autres angles d'attaque. Ainsi, ils s'intéressent de manière très approfondie aux milieux économiques, parlementaires et intellectuels présents à La Haye ; ils replacent également le Congrès de La Haye dans le contexte des divers efforts alors en cours en faveur de l'unité européenne et s'emploient à mesurer dans quelle mesure les débats tenus dans la Ridderzaal ont pu leur servir de caisse de résonance ; dans le même esprit, ils discernent les effets immédiats et à long terme du Congrès dans l'histoire de la construction européenne.

Ainsi que l'explique Jean-Michel Guieu dans son introduction, l'une des questions au cœur de ce travail a été de savoir si « La Haye suscita (…) une dynamique favorable à la construction européenne ou marqua (…) paradoxalement les limites d'une méthode de construction européenne ». Cette question n'est pas anodine en ce que plusieurs contributions montrent bien, et de façon parfois même savoureuse, que La Haye fut d'abord et avant tout le théâtre d'un affrontement plus ou moins feutré entre les unionistes rassemblés autour de la personne de Churchill par l'entremise de Duncan Sandys et les fédéralistes. Ceux-ci - les Alexandre Marc, Hendrik Brugmans, Denis de Rougemont, Altiero Spinelli et autres membres d'une « aristocratie de prophètes », comme les qualifiera plus tard l'historien Balmand - étaient plus jeunes que la plupart des autres congressistes, mais aussi, par conséquent, moins influents et moins retors que les unionistes. Et parmi ceux-ci, les Britanniques étaient les plus redoutables, Nicolas Stenger rappelant la manière dont le fédéraliste Robert Aron avait décrit leur manière de monopoliser constamment la tribune: « Il y en avait de toutes sortes, chacun prenant le relais d'un autre. Des archevêques anglicans en culottes d'apparat et des syndicalistes aux vestons sans prétention, des lords et des suffragettes, des militaires et des quakers… et tout cela venait répéter inlassablement la même chose ». Jean-Michel Guieu cite aussi le témoignage du toujours alerte Jean-Pierre Gouzy selon lequel Duncan Sandys veilla à ce que les représentants britanniques fussent « opportunément groupés dans deux grands palaces » alors que les Français se trouvaient « disséminés (…) par petits paquets dans un rayon de 10 kilomètres, parfois logés chez l'habitant ».

Rien d'étonnant, en somme, que la vision la moins ambitieuse l'ait, en définitive, emporté à La Haye, même si elle déboucha sur quelques réalisations concrètes comme le Conseil de l'Europe, le Centre européen de la culture ou le Collège d'Europe à Bruges. En clair, conclut le Pr. Robert Franck, « ce n'est pas La Haye ni l'esprit idéaliste et quarante-huitard de La Haye qui ont réussi à débuter la construction de l'Europe », mais bien la déclaration de Robert Schuman du 9 mai 1950: « Le plan Schuman, c'est une défaite britannique, c'est la revanche sur la Grande-Bretagne: les Britanniques qui étaient au premier plan à La Haye ne le sont plus désormais. La méthode Monnet, c'est Britain out, et c'est donc une rupture par rapport à La Haye ». Vraiment ? Sans doute, mais à condition de ne pas oublier qu'une autre qualité des Britanniques est la ténacité.

(MT)

*** VERONIKA HEIDE: De l'esprit de la Résistance jusqu'à l'idée de l'Europe. Projets européens et américains pour l'Europe de l'après-guerre (1940-1950). Presses Interuniversitaires Européennes / Peter Lang (voir coordonnées supra). Collection « Euroclio », n° 52. 2010, 470 p., 42,50 €. ISBN 978-90-5201-579-8.

Historienne diplômée à l'Université Paris IV-Sorbonne et enseignant désormais à l'Université de Munich, Veronika Heide remonte, avec cette thèse remarquable, aux sources « guerrières » de la dernière « renaissance » européenne, celle qui a été douloureusement enfantée dans les maquis d'Europe et favorisée dans les cénacles du pouvoir américain. La Résistance a été, avant tout, un refus de l'ordre européen voulu par Hitler. Le 29 novembre 1942, Thomas Mann n'avait dit rien d'autre lors de la Deutsche Hörer diffusée par la BBC lorsqu'il avait lancé: « De tous les mensonges de Hitler, le plus insolent est le mensonge européen. (…) Sachez, auditeurs européens, que le monde entier qui croit encore à la liberté et à la dignité humaine, souffre avec vous et ne tolérera pas ce terrifiant nouvel ordre européen, ni ne permettra qu'il continue. (…) La véritable Europe sera créée par vous-mêmes, avec l'aide de puissances libres ». Cette citation rend à elle seule particulièrement pertinents les angles d'attaque retenus par l'auteur pour cette recherche: quelle a été l'influence des idées européennes de la Résistance non communiste sur la construction européenne par la suite? Quel a été le rôle des États-Unis dans ce contexte, pendant et après la guerre ? Quels ont été les liens entre les deux phénomènes ? C'est à ces questions complexes - qui, selon le Pr. Georges-Henri Soutou, n'avaient jamais été étudiées de manière aussi systématique - que la chercheuse apporte des réponses scientifiques aussi finement nuancées qu'elles en sont éclairantes. Veronika Heide souligne notamment le rôle majeur joué par la Résistance italienne qui, par l'entremise d'Altiero Spinelli et Ernesto Rossi, a œuvré à la rédaction du « manifeste de la Résistance européenne » en 1944 et ouvert la voie, par conséquent, à une montée en puissance de la quête fédéraliste telle que décrite par les deux hommes à Ventotene. Toutefois, l'auteur montre bien aussi que si les thèses des fédéralistes italiens ont survécu et restent défendues par certains de nos jours, d'autres mouvements de résistance - pour ne pas parler des institutions américaines - ont eu beaucoup plus de mal à leur emboîter le pas très longtemps.

(MT)

*** Fedechoses… pour le fédéralisme. Presse fédéraliste (Maison de l'Europe, 18 av. Félix Faure, F-69007 Lyon. Internet: http://www.pressefederaliste.eu ). 2010, n° 148, 32 p., 3 €. Abonnement annuel: 15 €.

Cette publication fédéraliste aussi corrosive que pugnace s'en prend, dans ce numéro, aux attaques du gouvernement français contre les Roms, ainsi que contre les Français d'origine étrangère, l'éditorialiste jugeant qu'elles « montrent à quel point l'idéologie de l'État national, qui passe en particulier par la diabolisation de l'étranger, de l'ennemi intérieur, reste un ressort puissant lorsque la politique s'avère incapable de résoudre les problèmes de la société ». Afin qu'elle puisse y parvenir, la revue invite à s'inspirer du précédent qu'a été la construction, voici trente ans, du « Club du Crocodile » par Altiero Spinelli et mise, à cette fin, sur le « Groupe Spinelli » qui a été constitué au Parlement européen le 15 septembre dernier. Pier Virgilio Dastoli rappelle ainsi que le Parlement européen élu était pour Spinelli, dont il fut longtemps le fidèle assistant, « le seul lieu politique en Europe où une action constituante aurait pu se développer avec une méthode démocratique et où un compromis de haut niveau aurait pu se dessiner parmi les grandes familles politiques européennes », raison pour laquelle il invite le Groupe Spinelli à œuvrer afin que soit convoquée une troisième Convention, seule manière de « jeter les bases d'un vrai gouvernement économique européen ». Et l'auteur d'une autre contribution, membre de l'Istituto Affari Internazionali fondé par Spinelli, de conclure: « Les néo-spinelliens nous font espérer qu'une saison d'approfondissement de l'intégration puisse naître ».

(MT)

*** ALAIN ROBA, JOHNNY BEKAERT, MICHEL MICHIELS (sous la dir. de): Princess Europe. L'Enlèvement d'Europe - De Ontvoering van Europa - The Rape of Europe - Die Entführung der Europa. Alain Roba (78 rue Langeveld, B-1180 Bruxelles. Courriel: alainroba@skynet.be) et La Maison de l'image (19 av. des Volontaires, B-1160 Bruxelles. Internet: http://www.seedfactory ). 2010, 219 p..

Cette superbe publication est le catalogue d'une exposition en cours à l'Hôtel de Ville de Bruxelles jusqu'au 7 novembre prochain. À travers les trésors (estampes, gravures, livres anciens, œuvres plastiques, groupes de porcelaine, numismatique antique et contemporaine, philatélie, médailles…) qu'il a accumulés au cours de près de trente-cinq années autour du thème de l'enlèvement d'Europe par Zeus déguisé en taureau, le collectionneur Alain Roba montre que les Européens, quelles que soient leurs différences, sont les héritiers d'une même culture européenne qui, alliage complexe de diversité et d'unité, trouve son origine dans un mythe fondateur. Très richement illustré, ce catalogue présente également des cartoons et illustrations de presse liés à l'actualité européenne de ces vingt dernières années, alors que les pièces les plus anciennes remontent au début de notre ère.

(MT)

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