Confusion nuisible. Il ne faut pas confondre la création des instruments pour agir et l'action elle-même. Ce que l'UE est en train de faire, ce dont cette rubrique a souligné hier l'importance, concerne les instruments: structure et pouvoirs des institutions et autres organismes, règles de fonctionnement, efficacité. Le premier « semestre budgétaire européen » (qui permettra de discuter en commun et d'orienter les budgets nationaux de l'année suivante avant leur approbation) commencera le premier janvier prochain ; la révision du Pacte de stabilité entrera en vigueur une année plus tard, définissant les obligations des pays de la zone euro, les sanctions pour ceux qui ne les respecteraient pas et en même temps les soutiens auxquels ils auront droit. Il est normal que ces évolutions ne soient pas perçues par les opinions publiques ; comment s'imaginer qu'elles s'intéressent à des changements institutionnels, s'émouvoir pour de nouvelles règles ? Mais les innovations sont indispensables pour que l'Europe puisse agir à l'avenir de manière efficace, se faire entendre au niveau mondial, être en mesure de prendre les décisions qui détermineront ensuite la vie de tous.
Il en est ainsi depuis la naissance de l'unité européenne. Au départ, les paysans ignoraient l'existence de la politique agricole commune, mais elle a été ensuite déterminante pour eux ; les agriculteurs polonais s'opposaient à l'adhésion à l'UE, pour découvrir ensuite à quel point la PAC leur est utile. Les citoyens des États membres les moins favorisés ne savaient rien de la politique de cohésion, ils en sont aujourd'hui les premiers défenseurs ; même les régions économiquement solides la réclament. Les avantages de la construction européenne sont incommensurables, mais les nouvelles générations ne s'en rendent pas compte ; pour eux, c'est la normalité. Il en sera de même un jour pour l'Union économique et monétaire. De toute manière, chaque État membre a la faculté de quitter l'UE, si ses citoyens le souhaitent ; à première vue, il y a davantage de pays, et de peuples, qui frappent à la porte que de candidats au départ.
Un système totalement rénové. La mise en place des instruments de la nouvelle politique économique et monétaire commune a obtenu cette semaine un large appui au Parlement européen. Certes, les votes nettement positifs ont été accompagnés de remarques en partie critiques et de nombreuses revendications ; mais, dans l'ensemble, le soutien aux résultats du « groupe Van Rompuy » était largement majoritaire, alors que des critiques et des réserves ont accueilli la déclaration franco-allemande (voir notre bulletin d'hier). De son côté, la Commission européenne estime peut-être que le groupe Van Rompuy a trop assoupli ses propositions de révision du Pacte de stabilité ; mais, dans son discours de mercredi à Strasbourg, son président M. Barroso a surtout insisté sur la signification de ce qui est en gestation: « Je serai clair: le résultat dans son ensemble représente un véritable changement. Nous devons montrer à nos citoyens que l'UE est en train de tirer les conclusions appropriées de la crise, qu'elle a appris la leçon (…) L'UE est en train de mettre en place un système de gouvernance totalement rénové en comparaison avec la situation avant la crise ».
Responsabilités nationales. Certes, les effets des orientations et des instruments nouveaux dépendront ensuite des États membres, qui demeurent maîtres de leurs budgets et de leurs politiques économiques. Certaines forces politiques, au sein même du Parlement européen, ont critiqué le fait que les nouveaux instruments mettent l'accent surtout sur les sanctions ; mais aussi longtemps que les États membres demeurent en définitive maîtres de leurs budgets et de leurs politiques économiques, comment faire autrement ? Qui fait partie de la zone euro doit en respecter les règles ; sinon, c'est toute la zone qui dégringole. Qui n'entend pas appliquer les comportements décidés en commun, peut sortir de l'euro ; la participation est obligatoire en théorie (sauf pour le Royaume-Uni et le Danemark) ; en réalité, c'est un choix, le cas de la Suède le prouve. Sans oublier qu'à côté des sanctions seront développés aussi les instruments de soutien.
En conclusion: les instruments, les règles, les mécanismes sont indispensables pour pouvoir agir: contrôler de manière enfin efficace le monde de la finance, réaffirmer les principes de solidarité (un nouveau mécanisme permanent d'intervention en cas de crise remplacera celui mis au point pour faire face au cas de la Grèce), coordonner et harmoniser les comportements des États membres. La vaste panoplie de règles que la Commission a proposées et qu'elle va encore proposer, sur lesquelles Parlement et Conseil se prononcent sur un pied d'égalité, constitue la base, ensemble avec la révision du Pacte de stabilité, sur laquelle le Conseil européen se prononcera la semaine prochaine. Mais le fonctionnement de cet ensemble colossal et innovateur dépendra largement, en définitive, des choix et des comportements nationaux. (F.R.)