Une orientation ancienne. Les anciens de l'Europe savent que la tendance à contester les dépenses communautaires consacrées au secteur agricole et à la politique de cohésion n'est pas une nouveauté: elle existe depuis longtemps. Pour l'aspect régional, l'orientation préconisée était, en général, de nationaliser les dépenses. Cette thèse considère comme absurde de gérer à Bruxelles le soutien aux régions en retard. Les États membres qui sont « contributeurs nets » au budget communautaire peuvent financer directement leurs zones désavantagées, sans que leur argent fasse un détour par Bruxelles et en évitant que le choix des projets à financer et leur exécution soient confiés à la bureaucratie communautaire. De leur côté, les États membres moins développés économiquement recevraient une aide européenne, mais ils seraient responsables de sa gestion. Dans un cas comme dans l'autre, la structure bruxelloise est considérée comme inutile et coûteuse.
L'implication européenne est nécessaire à la cohésion. La thèse eurosceptique néglige plusieurs aspects essentiels. Il est opportun et efficace que les institutions communautaires soient impliquées dans le choix des projets à financer ainsi que dans le contrôle de l'utilisation des ressources européennes et des résultats atteints. La cohérence entre les différents projets par-dessus les frontières est essentielle; on connaît le phénomène des réalisations qui s'arrêtent aux frontières nationales d'un pays. Par exemple, les réseaux paneuropéens de transport représentent un élément de la construction communautaire, et les financements communs sont octroyés aussi bien aux pays en retard de développement qu'aux pays prospères.
Certes, l'implication européenne ne garantit pas en elle-même le succès. La politique de cohésion a obtenu des résultats excellents à côté d'échecs et de déceptions. Certaines régions bénéficiaires ont rattrapé rapidement leur retard ; d'autres sont aidées depuis un demi-siècle, et leur retard s'est aggravé. Ce sont les populations sur place et les autorités locales qui déterminent en définitive le résultat d'une politique offrant en principe les mêmes opportunités à tous. Mais l'aspect européen est efficace, aide et rassure.
La commission parlementaire du développement régional s'est exprimée clairement en ce sens dès le 3 novembre, en discutant l'aspect qui la concerne du document « Réformer le budget, changer l'Europe» en élaboration à la Commission européenne (notre bulletin n° 10012). Sa présidente Danuta Hübner s'était exprimée auparavant à titre personnel, en affirmant que le projet en question était en contradiction avec les dispositions et l'esprit du Traité de Lisbonne, qui préconise le renforcement du rôle de la politique de cohésion territoriale (notre bulletin n° 10006). Cette position a été soutenue notamment par des parlementaires originaires des pays d'Europe orientale, mais pas seulement. La socialiste allemande Constanze Krehl a invité le Parlement à se fonder sur les nouveaux pouvoirs budgétaires que le Traité de Lisbonne lui attribue pour faire valoir sa position. Les résultats positifs déjà obtenus par la politique de cohésion ont été rappelés par plusieurs parlementaires. Cette politique doit être améliorée mais elle ne doit pas être abandonnée par une Europe qui vise l'équilibre territorial et le progrès de ses régions moins favorisées. Le commissaire européen à la politique régionale, Pawel Samecki, a prononcé, le 4 novembre à Bruxelles et le 5 novembre à Gand, deux discours exposant ses vues, éloignées de celles indiquées dans le projet de document cité auquel la Commission « Barroso 2 » donnera l'année prochaine une forme définitive. Ce jour-là, on y verra plus clair.
Agriculture: incompréhension et ignorance. Le cas de l'agriculture est encore plus radical: ce que certains économistes préconisent depuis longtemps n'est pas seulement la renationalisation partielle du budget de la PAC mais la suppression d'une large partie de son action. Un groupe de professeurs et d'économistes avait démontré, à l'appui de calculs savants et de statistiques éloquentes, que l'UE aurait intérêt à concentrer ses ressources financières sur le progrès technologique et l'industrialisation, ouvrant en même temps ses frontières aux produits agricoles du monde entier. Cette orientation a encouragé les pays pauvres à développer la monoculture pour l'exportation qui a détruit leur agriculture vivrière traditionnelle (provoquant leur dépendance alimentaire et les pénuries qu'on sait) et, si elle avait été suivie, aurait définitivement détruit l'autonomie alimentaire de l'Europe, ruiné ses traditions et ses paysages, abîmé son équilibre territorial. C'était un projet ancien que j'espérais oublié ; les faits prouvent que les bureaucrates qui ne comprennent pas la signification de l'activité agricole pour l'Europe et pour le monde sont toujours sur la brèche. Leur apport comporte des éléments utiles, mais la Commission doit avoir une vue d'ensemble plus large.
(F.R.)