Bruxelles, 03/11/2009 (Agence Europe) - Le général Henri Bentégeat préside pour la dernière fois, ce mercredi 4 novembre, le Comité militaire de l'UE. Avant de passer le témoin à son successeur, le général suédois Hakan Erik Gunnar Syren, il a accepté de répondre à nos questions sur les progrès de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) au cours des trois dernières années. La version intégrale de cet entretien est publiée dans notre publication spécialisée « Europe Diplomatie & Défense » (édition du jeudi 5 novembre).
EUROPE: Comment évaluez-vous les résultats de la PESD au cours des trois dernières années ?
Henri Bentégeat: (…) D'abord, je tiens à souligner que le bilan est forcément un bilan collectif. Je ne m'attribue ni les succès ni les échecs de la PESD pendant ces trois ans. (…) Je crois qu'on peut dire d'un point de vue strictement militaire, les choses ont progressé, mais de manière limitée. (…) Du point de vue de l'adhésion des pays européens à notre politique européenne de sécurité et de défense (…), il y a des progrès qui sont assez sensibles. Mais le domaine dans lequel les progrès ont été considérables, au point que ça change - en tout cas pour moi ça a changé - ce qu'on est en train de faire, c'est l'intégration civilo-militaire. Je veux dire par là que la politique européenne de sécurité et de défense, quand je suis arrivé, c'était quelque chose de complètement éclaté. Et les relations notamment entre le secrétariat général du Conseil et la Commission, par exemple, ou au travers même des gens qui s'occupaient des opérations civiles étaient quasiment inexistantes. (…) Des progrès considérables ont été faits dans ce domaine qui donne son assise à la défense européenne pour l'avenir, et qu'on appelle ici le domaine civilo-militaire. C'est ce qu'à l'OTAN, on évoque souvent sous le nom d'approche globale, « comprehensive approach ». (…) Et cela explique, comme vous le savez, le succès de l'opération Atalanta, qui n'est pas vraiment un succès militaire, qui est un très grand succès de l'intégration civilo-militaire.
EUROPE: Justement, sur cette opération, on ne perçoit pas toujours sa dimension civile ?
H.B.: Elle est considérable. (…) Si vous allez au quartier général de l'opération à Northwood, vous allez être comme moi stupéfait parce que j'avais jamais vu ça nulle part. Dans le centre d'opérations, au cœur même du quartier général, vous avez presqu'autant de civils que de militaires. Quand je suis arrivé là-bas - j'y suis allé, il y a trois, quatre mois - j'ai demandé: mais qui sont tous ces civils là ? Et on m'a dit: représentants de l'Organisation maritime internationale, représentants des armateurs… Et que font ces gens ? Ils participent en permanence à la planification, ils participent en permanence à la mise à jour du Website d'information et de conseils qu'Atalanta a ouvert pour les armateurs. Alors déjà cette première intégration civilo-militaire, elle est visible au quartier général. La deuxième évidence, c'est, pour moi qui l'ait vécu, la manière dont la planification de cette opération a été faite. Pour la première fois, le document initial (…) que l'on appelle le concept de gestion de crise (CMC pour Crisis Management Concept) a été entièrement conçu, rédigé, agréé entre le secrétariat général du Conseil, y compris les militaires, et la Commission. La deuxième chose qui a été possible grâce à cette intégration civilo-militaire ça a été d'établir un cadre juridique pour l'opération. Unique: aucune autre opération sur place n'a le même cadre juridique. Ce cadre juridique, c'est à la fois des accords avec tous les États riverains de la région pour pouvoir poursuivre les bateaux de pirates dans les eaux territoriales, des accords pour pouvoir coopérer avec leurs garde-côtes, des accords pour pouvoir faire juger les pirates au Kenya et éventuellement plus tard aux Seychelles ou en Tanzanie. C'est aussi l'établissement de règles d'engagement communes pour nos bateaux, qui sont également uniques, parce qu'elles doivent prendre
en compte l'extrême complexité des lois nationales dans le domaine naval. (…) S'y ajoute un soutien financier et de conseil d'aide au développement formidable de la part de la Commission, pour pouvoir garantir le fonctionnement de ce cadre juridique avec tous les États de la région. Parce que si la Commission n'arrivait pas avec ses capacités financières et de conseil pour soutenir ces États dans le domaine judiciaire ou autres, ça ne tiendrait pas très longtemps.
EUROPE: Sur les groupements tactiques, le comité politique a pris note d'un avis du comité militaire et approuvé une recommandation. Est-ce que ce petit progrès dans l'autorisation d'une certaine flexibilité n'est finalement pas purement cosmétique ?
H.B.: Je ne crois pas. Quand je suis arrivé, j'avais l'impression que ce dossier était bloqué. Et puis le général Leakey, le directeur de l'état-major, et moi - parce que nous avions la même expérience personnelle, opérationnelle - nous avions une obsession, c'était de donner de la crédibilité, de la substance à ces groupements tactiques. Il était pour nous absolument impératif que ce ne soit pas simplement sur le papier. Si vraiment on avait besoin de les engager, que cet engagement soit un succès (…) qu'on ne découvre pas qu'en réalité, c'était du vent ! Pendant deux ans et demi, on a travaillé uniquement là-dessus, c'est-à-dire comment entraîner, comment certifier ces groupements tactiques. Et puis y ajouter une dimension interarmées (air + marine). Je pense réellement qu'à travers le guide de préparation, à travers les normes que l'on a fixées pour l'entraînement, la préparation et la certification, on est arrivé à donner un peu de substance, un peu de réalité à ces battlegroups. Je ne l'attribue ni à Leakey, ni à moi, ni à tous les deux. Derrière, il y avait le soutien total des chefs d'état-major qui nous ont encouragés à le faire.
Ce qui reste maintenant, c'est qu'on ne les a pas déployés. Et le problème posé par les Suédois, c'est de savoir si on peut continuer à préparer ces battlegroups, ce qui coûte une fortune, et à les mettre en alerte, ce qui coûte extrêmement cher, si on ne les utilise jamais. Il faut augmenter leur probabilité d'emploi. C'est là qu'on était bloqué depuis trois ans. Il n'était pas possible d'en discuter. Tout le monde vous disait: il ne faut pas toucher au concept. (…) La grande différence que j'ai vue clairement lors de la dernière réunion des ministres de la Défense à Göteborg, c'est que, pour la première fois, les ministres nous ont dit: il ne faut pas toucher au concept, mais il faut savoir être flexible. Cela veut dire qu'il y a un petit déclic qui s'est produit, qu'il y a un petit changement dans les états d'esprit. Et pour nous militaires, ça veut dire que si nos ministres sont plus flexibles, nous devons être prêts à intervenir, même dans une situation qui déborde un peu le cadre du concept. Donc ça veut dire que nos exigences dans le cadre de la préparation de nos battlegroups vont être accrues.
EUROPE: Certains tirent argument d'une plus grande flexibilité d'utilisation des groupements tactiques pour appeler à nouveau à la création d'un quartier général permanent. Est-ce que vous envisagez, dans un délai relativement proche, la possibilité d'avancer là-dessus ?
H.B.: (…) Je crois qu'il n'y a pas un seul militaire honnête qui puisse refuser l'idée qu'il serait bien préférable d'avoir un quartier général permanent plutôt qu'un quartier général qui monte en puissance au dernier moment. Maintenant, la création d'un quartier général permanent militaire pour l'UE pose d'autres problèmes sérieux de nature politique, notamment les craintes que ça génère aux États-Unis sont très claires toujours. J'ai eu l'occasion d'en parler à plusieurs reprises. Elles sont encore très claires, très fortes. La crainte d'une nouvelle compétition entre l'OTAN et l'UE, avec cette duplication de SHAPE, du quartier général de l'OTAN. Et cette crainte, vous le savez, est partagée par plusieurs pays européens qui s'inquiètent d'un découplage transatlantique à terme. (…) Aujourd'hui, un quartier général militaire permanent, ce n'est pas d'actualité. Par contre, ce que je crois, c'est que nous devons travailler à quelque chose à inventer, qui n'existe pas aujourd'hui et qui correspond à un besoin précis caractéristique de l'Union européenne et qui pourrait être beaucoup plus acceptable à mon sens, et même totalement acceptable pour nos amis américains et ceux qui partagent leurs craintes dans l'Union. Je crois qu'il faut réfléchir maintenant à un quartier général civilo-militaire. Finalement, quand on regarde aujourd'hui ce qu'on fait, on constate que nous sommes capables désormais, et nous le serons encore bien plus quand le CMPD sera sur pied - ce que j'espère bientôt -, de planifier de manière totalement intégrée les activités civiles et militaires qui doivent converger pour gérer une crise. Par contre, nous ne serons toujours pas capables de conduire. Ce qui va nous manquer, c'est une dimension « conduite » et c'est ce besoin qui, à mon avis, devrait faire émerger un quartier général civilo-militaire. Alors comment faire pour que ce quartier général civilo-militaire ne prenne pas trop de risques sur les opérations militaires proprement dites - c'est-à-dire conserve un certain degré de pureté, si je puis dire, dans la transmission des ordres militaires, tout en étant réellement civilo-militaire, c'est-à-dire en évitant que ce ne soit simplement deux chaînes en parallèle, ce qui ne présenterait à peu près aucun intérêt, c'est tout le problème qui reste à résoudre. Ce n'est pas simple. Ici, un de mes collaborateurs a essayé de travailler dessus avec plusieurs personnes du secrétariat général. C'est pas du tout évident. Peut-être qu'on y arrivera pas. Mais en tout cas, je pense que ça vaut le coup d'y réfléchir. (O.J.)