L'intuition de Guy Verhofstadt. L'élection de Jerzy Buzek à la présidence du Parlement européen dès le premier tour à une écrasante majorité (555 voix contre 89 à Eva-Britt Svensson), n'a pas été une surprise. On avait connu par le passé des votes bien plus controversés et complexes. Le résultat en lui-même était pratiquement acquis dès la confirmation de l'accord entre le groupe PPE et le groupe des socialistes et démocrates sur la rotation à mi-parcours. Mais son ampleur représente en même temps, à mon avis, le premier succès du principe introduit par Guy Verhofstadt d'une alliance fondamentale entre les forces pro-européennes au sein du PE. Dans ce Parlement, on le sait, les eurosceptiques et les « anti-européens » déclarés sont représentés et ils s'expriment en général ensemble, dans le même sens, qu'ils soient issus de l'extrême gauche ou de l'extrême droite. L'intuition de l'ancien premier ministre belge a été que les forces favorables à l'unité de l'Europe devraient, sur les questions de principe, en faire de même, sans renoncer bien entendu à leurs positions spécifiques sur d'autres sujets. En application de ce principe, M. Watson avait retiré sa candidature, en invitant le groupe des libéraux et démocrates, qu'il avait présidé dans la législature précédente, à voter pour M. Buzek. Le groupe des Verts a aussi très largement appuyé M. Buzek, si bien que les quatre groupes principaux du PE renouvelé ont voté ensemble (avec l'exception des socialistes français). Ces groupes se sépareront sur d'autres dossiers, mais ils devraient se retrouver unis lorsque les progrès de la construction européenne seront en jeu. C'était l'objectif de l'alliance préconisée par Guy Verhofstadt.
À propos des conservateurs britanniques. Le quatrième groupe politique en ordre de grandeur, le CRE (Conservateurs et réformateurs européens), dominé par les conservateurs britanniques, s'efforce de se présenter lui-même comme l'allié naturel du PPE, en proposant pour commencer son soutien au PPE sur un point spécifique: la confirmation de M. Barroso à la présidence de la Commission européenne. Je ne crois pas que ce sera une tactique payante, car le PPE n'a aucune intention d'établir une alliance stable avec un groupe essentiellement eurosceptique ; d'ailleurs, M. Barroso lui-même recherche un appui beaucoup plus large et diversifié. L'alliance pro-européenne que prône Guy Verhofstadt a une tout autre signification et bien plus d'allure ; il ne s'agit pas de désigner telle ou telle personnalité pour présider la Commission mais d'affirmer le principe que la personnalité choisie doit soutenir les objectifs communautaires et défendre l'autonomie et le rôle de l'institution. Or, ceci n'est pas la position du groupe CRE, même si j'estime qu'il ne soit pas à exclure que l'année prochaine, après les élections nationales au Royaume-Uni, les conservateurs britanniques puissent s'avérer moins eurosceptiques que ce qu'ils paraissent actuellement pour des raisons électorales. Un symptôme: Edward McMillan-Scott, conservateur britannique, s'est présenté de sa propre initiative comme candidat à la vice-présidence du Parlement, alors que son groupe, pour respecter les équilibres internes, avait désigné le Polonais Michal Kaminski, élu dans les listes du parti du président de la République anti-européen. Et M. McMillan-Scott a obtenu beaucoup plus de suffrages…
Les électeurs se sont déjà exprimés. Le deuxième candidat à la présidence du Parlement, Mme Britt-Svensson, avait été présenté par le groupe de la gauche unitaire et nordique, dont les réactions à ce qui arrive ont quelque chose de surréaliste. Ce groupe s'efforce de présenter le résultat obtenu par M. Buzek (élu en un seul tour, c'est la première fois que ceci arrive dans l'histoire du PE) comme un consensus contre l'intérêt des peuples, et il invite les électeurs à juger ce choix de Strasbourg. Or, les électeurs se sont justement exprimés il y a quelques semaines, et ils l'avaient déjà fait auparavant sur le plan national (dans un cas, il y a quelques jours à peine). Il est évidemment normal que certaines forces politiques regrettent l'orientation majoritaire actuelle de la plupart des peuples européens, et qu'ils se battent pour la renverser ; mais, pour le moment, l'orientation est ce qu'elle est. Prétendre représenter les peuples lorsqu'ils votent ailleurs, est un peu ingénu. Agir pour les faire changer d'opinion serait une attitude plus logique.
L'UE n'est pas divisée en deux parties. Je n'ai pas cité l'une des affirmations qui ont largement accompagné la désignation triomphale de Jerzy Buzek, celle qui souligne le fait que, pour la première fois, un État membre appartenant à l'Europe de l'Est assume l'un des rôles essentiels et les plus en vue dans les institutions communautaires. Je crois que l'UE sera une Union véritable le jour où la distinction entre les anciens et les nouveaux États membres aura disparu et que l'opinion publique considérera comme absolument normal ce qui est arrivé cette semaine. Le fait que l'on ait tellement insisté sur l'origine du nouveau président, signifie peut-être que ce moment n'est pas encore tout à fait arrivé. Mais l'évolution indique qu'il est proche.
(F.R.)