Quelques remarques sur la campagne électorale. Les jeux sont faits, les élections européennes sont en cours et dans un cas (voir les pages suivantes) on connaît même déjà le résultat. Maintenant qu'elle est finie, on peut le dire: la campagne électorale telle qu'elle s'est déroulée n'a pas contribué à augmenter le nombre des votants. L'effort logique des partis politiques minoritaires pour augmenter leurs chances les a amenés à multiplier les critiques aux autorités en place, que ce soit dans le cadre du Conseil, de la Commission européenne ou du Parlement lui-même. C'est normal: toute campagne électorale implique des attaques contre ses adversaires. Mais l'effet a été trop souvent de présenter aux électeurs une image négative de l'UE, donc de la construction européenne, malgré les succès même récents qu'elle a obtenus, et l'attraction évidente qu'elle exerce sur tous les pays voisins. Tout autour de l'UE, il n'existe que des pays et des peuples qui aspirent à en faire partie, qui se battent pour adhérer ; et à l'intérieur, la tendance est de jouer aux blasés, critiquer les initiatives et les politiques communes, rejeter les institutions et se prononcer pour une Europe moins intégrée. Comme si les peuples, et ceux qui s'adressent à eux, avaient oublié les bases et la signification de la construction européenne et ses résultats: la réconciliation entre les pays qui n'avaient fait que se déchirer de manière affreuse au cours des siècles ; la reprise économique fulgurante ; la sauvegarde de l'activité agricole et donc de la nature, des traditions, des paysages ; la suppression des contrôles aux frontières ; la monnaie unique et autres simplifications de l'existence.
Un absentéisme illogique. Ma description est peut-être quelque peu excessive ; il existe en fait des candidats pour lesquels les aspects cités représentent l'arrière-plan de leur attitude et leur appui à la construction européenne est explicitement affirmé. Mais les critiques incessantes au fonctionnement des institutions ont contribué à l'euroscepticisme car elles prenaient souvent la nature d'attaques à la construction européenne en elle-même. Les critiques sont normales et même nécessaires ; elles sont tout autant vives et stimulantes sur le plan national. La différence est que les attaques, par exemple, contre un parlement national, les abus et l'inefficacité de la fonction parlementaire n'impliquent pas une condamnation de la démocratie en elle-même et des libres élections ; et la dénonciation des retards et des erreurs de la justice ne met pas en cause l'exigence de son autonomie par rapport au pouvoir exécutif. Au niveau européen, c'est différent ; le citoyen a l'impression que le système institutionnel en lui-même est contesté. Les pouvoirs du Parlement européen augmentent ; les choix que les citoyens font ces jours-ci détermineront largement le fonctionnement de la société et les orientations pour l'avenir et, pour commencer, de ce choix vont dépendre la présidence et la composition de la Commission européenne future. Face à ces réalités, une partie très significative de la population de l'UE renonce à s'exprimer ! J'ai encore l'espoir -assez faible, c'est vrai- que, dans quelques États membres, la participation au vote dépasse en définitive les prévisions.
Respecter sans drames le choix de qui souhaiterait « rester en marge ». Le deuxième aspect que je voudrais évoquer se réfère à la possibilité que, dans quelques États membres, les eurosceptiques deviennent une force politique déterminante. Cette éventualité ne devrait pas, à mon avis, être dramatisée. Si ça arrive, la réaction doit être empreinte de sérénité. La démocratie n'est pas le choix du mieux, car sur la définition de ce « mieux » les opinions, logiquement, divergent. La démocratie permet tout simplement de savoir ce que les gens souhaitent dans un moment déterminé. Si un pays ne souhaite pas rester dans l'UE, libre à lui d'en sortir, on trouvera le moyen de le lui permettre (le Traité de Lisbonne prévoit explicitement cette possibilité). Si un pays ne souhaite pas participer à l'approfondissement de l'intégration, libre à lui de rester en marge.
C'est d'ailleurs une situation qui existe déjà dans des domaines aussi importants que la monnaie unique et la suppression des contrôles aux frontières. Il y a quelques années, la Suède avait choisi de ne pas participer à l'euro ; son ministre des Affaires étrangères, Carl Bildt, qui présidera d'ici quelques semaines le Conseil de l'UE, à la question de savoir si la non-participation à l'euro représente un handicap pour son pays, a répondu: « Bien sûr. L'économie suédoise résisterait mieux à la crise si nous étions membres de l'Union monétaire ». Son peuple avait choisi l'inverse. Dans une Europe à 27, et avec la perspective de s'élargir encore, il n'est pas nécessaire que tous aspirent au même degré d'intégration ; l'essentiel est de définir les formules et les procédures permettant d'avancer à qui le souhaite. L'intégration n'est pas obligatoire ; mais qui préfère rester en marge ne peut pas bloquer les autres ni réclamer de participer aux bienfaits, aux financements et autres avantages, en ignorant la solidarité et l'intérêt commun.
(F.R.)