Une image rhétorique. Pour l'Europe, le terme « Union » est lourd de signification. Les détails et les ambitions peuvent varier mais le principe est clair: une zone de libre circulation des marchandises, des personnes, des capitaux ; des institutions communes habilitées à prendre des décisions. L'Union pour la méditerranée (UpM) ne remplit pas les conditions de ce modèle, même pas en tant qu'objectif pour l'avenir.
Une vaste zone de libre-échange, considérée généralement comme la base de toute union, ne peut pas être envisagée dans ce cas car les pays tiers méditerranéens n'ont pas l'intention de la réaliser entre eux. Tout au plus, ils s'efforcent de la concrétiser avec l'UE sur le plan bilatéral ; certains pays l'ont déjà réalisée (Turquie), d'autres progressent dans cette direction (Maroc et Tunisie en tête), l'Algérie n'est pas intéressée ; et il n'existe aucun projet de la réaliser sinon par petits groupes. Les frontières entre certains pays sont fermées: on ne passe pas ! La grande zone de libre-échange n'est qu'une image rhétorique que le Parlement européen proclame dans ces résolutions. Ce que les pays tiers méditerranéens recherchent est, à quelques exceptions près, le libre accès bilatéral au marché européen. Cette fracture commerciale a des répercussions directes sur les investissements. Une entreprise de l'UE pourrait envisager d'installer des productions sur la rive Sud si un large marché correspondant à l'ensemble de la zone lui était ouvert ; mais aucun investissement significatif ne se justifie pour un petit marché national. C'est ainsi que les investissements européens vont ailleurs.
Globalement, l'idée de négocier en commun leurs relations avec l'UE n'est même pas prise en considération par ces pays, tellement les degrés d'ambition sont différents: l'adhésion pour la Turquie et les pays balkaniques ; des relations spéciales très étroites pour le Maroc et Israël ; une coopération économique sans libre-échange pour l'Algérie ; et ainsi de suite. Chaque position est compréhensible, sur le plan bilatéral, les progrès sont parfois remarquables et les perspectives positives ; mais les ambitions et les résultats n'ont aucun rapport avec la réalisation d'une union.
La valorisation du capital humain. Face à ces constatations, plusieurs observateurs, surtout dans les milieux intellectuels musulmans, estiment que l'attention devrait se concentrer en priorité sur la libre circulation des personnes, sur la valorisation du «capital humain» dans un double but: utiliser positivement la complémentarité démographique (le nombre de jeunes est en baisse du côté européen et en hausse du côté des pays tiers méditerranéens) et intensifier le dialogue des cultures afin d'améliorer la compréhension réciproque. L'intérêt de cet aspect de la coopération euro-méditerranéenne a été reconnu par Eneko Landaburu, directeur général « Relations extérieures » de la Commission européenne, et la BEI (Banque européenne d'investissement) a organisé en novembre dernier un séminaire visant à clarifier ses opportunités de financements (par l'instrument FEMIP) dans le domaine de l'éducation et de la formation (voir notre bulletin n° 9788). Mais comment créer, dans le cadre de l'UpM, une zone euro-méditerranéenne de libre circulation des personnes, alors que presque rien n'existe dans ce domaine entre les pays tiers méditerranéens ? Les intellectuels qui en parlent, sur un ton parfois agressif, ne visent que l'ouverture de l'UE aux ressortissants de leur pays. Rien qui donne l'impression d'une union, même pas au niveau des intentions ou des aspirations.
Aspirations contradictoires. Il ne revient pas à l'Europe de critiquer ou de juger l'absence d'unité entre les pays tiers méditerranéens: c'est leur affaire. Mais dans ces conditions, la création d'une union est une abstraction rhétorique, éloignée non seulement de la réalité mais aussi des aspirations des pays tiers concernés. La Turquie a déjà atteint avec l'UE des liens qui dépassent de loin les objectifs de l'UpM et se méfie d'un projet qu'elle voit comme une tentative de remplacer son adhésion ; de toute manière, les relations avec les pays orientaux sont pour elle bien plus importants que ceux avec la Méditerranée méridionale. Les pays balkaniques riverains de la Méditerranée n'ont rien en commun avec la rive Sud ; leur objectif est l'adhésion. La Libye avait indiqué dès le départ sa volonté de rester en marge de l'UpM. Rien n'indique que le Maroc et l'Algérie soient sérieusement engagés à aplanir leurs divergences. On pourrait prolonger la liste des réticences. En même temps, les voies de la coopération sont largement ouvertes, et l'UpM de M. Guaino représente davantage un obstacle qu'un encouragement. Cette rubrique y reviendra demain.
(F.R.)