Depuis la guerre de Troie… Si j'en avais la possibilité, j'inviterais les Européens à retrouver un minimum d'optimisme. Je suis conscient qu'un tel appel peut paraître inopportun et presque indécent dans les circonstances actuelles ; on ne pourra demander aux gens d'être optimistes que lorsque les soucis relatifs au chômage, les fins de mois difficiles, les risques accrus pour la santé auront été pour l'essentiel dissipés. Mais il ne faudrait pas non plus exagérer dans le sens du découragement. Michel Serres, professeur à Stanford, membre de l'Académie française, a observé: « L'Europe est en paix depuis soixante-cinq ans, ce qui n'était pas arrivé depuis la guerre de Troie ; on n'a jamais été aussi bien nourris ; on a éradiqué la douleur ; on a une espérance de vie longue et une sexualité libre. Mais dès qu'on bénéficie de quelque chose, on ne s'en rend plus compte, on trouve que c'est normal. En Occident, on n'a jamais été aussi heureux, et on ne le sait pas. »
C'est la réflexion d'un homme âgé qui comprend que les jeunes ne peuvent pas considérer comme une conquête ce qui existait déjà à leur naissance ; pour eux, c'est la normalité. Leur générosité, les jeunes l'expriment en agissant contre les guerres et les famines d'ailleurs, ignorant à quel point l'Europe en était elle-même affligée il y a une cinquantaine d'années, et que c'est l'unité européenne qui avait permis d'éloigner ces fléaux. On vient de constater qu'une partie de la richesse d'hier était factice, qu'elle n'existait pas en réalité: et c'est la dépression. Mais la situation sera demain meilleure grâce aux réformes en cours. Dans l'attente, il est bien vrai que la réalité ne justifie pas l'optimisme. S'y ajoute la tendance des médias à mettre l'accent sur les aspects dramatiques et sensationnels, dans le but d'attirer les lecteurs. Les rivalités politiques jouent parfois elles aussi un rôle néfaste si elles sont portées à l'excès ; attribuer tous les maux et les fautes à la majorité en place frise parfois le ridicule, car il arrive de constater que l'un ou l'autre des choix si durement critiqués avait été fait par la majorité d'hier, devenue l'opposition d'aujourd'hui.
La crise avait été annoncée. En fait, toutes les forces politiques qui ont été au pouvoir au cours des années passées, ou qui le sont actuellement, sont en partie coresponsables de la cause essentielle des difficultés actuelles, c'est-à- dire les déviations et les abus du monde de la finance. Les analyses prouvent que la crise avait été annoncée par plusieurs économistes, par certains responsables politiques et parfois même par des acteurs du monde de la finance, protagonistes des comportements aujourd'hui dénoncés. Il a été constaté que des annonces prémonitoires, parfois très explicites, avaient été lancées par des personnalités telles que Joseph Stiglitz, Jacques Sapir, Jeremy Rifkin, pour ne pas parler de George Soros qui avait amplement profité de la situation avant de la dénoncer. La crise n'était donc pas imprévisible, ainsi que l'affirment les économistes qui en expliquent maintenant très bien les causes mais n'avaient rien vu venir, et des responsables politiques de toutes tendances. Les produits financiers dérivés trop sophistiqués avaient été dénoncés en tant qu'inventeurs d'une richesse qui n'existait que dans la poche des spéculateurs: vendre des actions qu'on ne possède pas ne crée aucune richesse réelle, et le moment arrive où la montagne d'argent artificielle s'écroule.
Même certains actionnaires et épargnants, parmi ceux qui se plaignent, doivent figurer au nombre des coresponsables, puisqu'ils exigeaient ou acceptaient des intérêts annuels supérieurs à 15, voire même 20% de l'argent investi. Ce sont des taux d'usure que plusieurs religions interdisent ; Dante a mis les usuriers dans son Enfer. Dans ces différents domaines, la situation de demain représentera un progrès, car les disciplines nouvelles du monde financier actuellement en cours d'élaboration seront plus équitables que celles d'hier.
Les dangers de l'égoïsme. Malgré les progrès de la révolution financière évoqués dans cette rubrique d'hier, bien des risques et des incertitudes subsistent. Le premier danger est la surenchère de ceux qui s'efforcent de profiter de la situation pour en tirer des avantages indus, que ce soient les banquiers qui réclament de l'État des concessions excessives avant de relancer le financement normal de l'économie, ou les industriels qui utilisent le « chantage à l'emploi » pour obtenir des subventions et autres soutiens au-delà du raisonnable. Les autorités, aussi bien nationales que communautaires, doivent rester bien vigilantes à ce sujet.
De leur côté, les populations devraient retrouver la confiance dans la construction européenne, qui seule peut faire face aux défis actuels. L'Europe est souvent critiquée ou rejetée à cause de détails mineurs ou insignifiants, en oubliant les avantages fondamentaux qu'elle apporte. Il arrive ensuite qu'un peuple regrette ses choix d'hier. Le Danemark envisage de nouveaux référendums sur l'adhésion à l'euro et à d'autres aspects de l'UE qu'il avait autrefois rejetés. On verra ce que décideront en définitive les Irlandais et les Tchèques à propos du Traité de Lisbonne. L'unité européenne avancera de toute façon entre ceux qui la souhaitent. (F.R.)