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Bulletin Quotidien Europe N° 9853
Sommaire Publication complète Par article 36 / 37
SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE / Bibliothèque européenne

N° 814

*** TONY JUDT: Postwar: A History of Europe Since 1945. Penguin Books Ltd (80 Strand London WC2R ORL, UK). 2006, 933 p.. ISBN 1-59420-065-3.

Ce livre ambitieux a reçu, le 10 décembre dernier, le "Prix du livre européen", accordé pour la deuxième année consécutive par l'association Esprit d'Europe, lors d'une séance tenue au Parlement européen sous la présidence d'honneur de Jacques Delors et en présence des présidents du Parlement européen et de la Commission. Le jury, composé d'une dizaine de journalistes venant de divers pays, était présidé par Jorge Semprun. Traduit en plusieurs langues, cet ouvrage a paru en français en 2007 (éditeur Armand Colin) et a fait l'objet de nombreux commentaires qui sont loin d'aller tous dans le même sens. L'auteur, dont les parents juifs ont fui la Russie et la Lituanie, est né à Londres en 1948 et a été éduqué en Grande-Bretagne, en France et en Israël, avant de s'installer aux États-Unis où il enseigne l'histoire de l'Europe à l'Université de New York. Il y a fondé, en 1995, l'Institut Erich Maria Remarque, un centre d'études et de recherches sur l'Europe visant à une coopération transatlantique dans ce domaine. L'auteur est un intellectuel qui ne craint pas de défendre ouvertement ses opinions aussi, que ce soit sur la liberté académique aux États-Unis, sur les chances de survie de l'État d'Israël ou encore, dans son ouvrage intitulé "A Grand Illusion: An Essay on Europe" paru en 1996, sur les perspectives quelque peu illusoires de l'intégration européenne. L'auteur de ces lignes a tenu à lire son dernier ouvrage dans sa langue originale car, comme beaucoup de commentateurs l'ont souligné, il s'agit d'un livre très personnel où le sentiment de vivre les événements, pour s'en imprégner et les faire partager au lecteur, est beaucoup plus réel que le souci de les décrire objectivement pour les faire comprendre. Disons tout de suite qu'il s'agit davantage d'un livre d'auteur, qui s'exprime sur ce qu'il ressent - et en ce sens, ce livre mérite le commentaire qu'en a fait "The New York Review of Books": "Brillant (…) un livre qui a le rythme d'un roman à suspens et la dimension d'une encyclopédie (…) une œuvre considérable !" -, que d'un travail scientifique et explicatif d'historien.

La grande originalité de l'approche de Judt est d'écrire une histoire commune paneuropéenne pour les deux Europe, de l'Ouest et de l'Est, corrigeant en ce sens le malheureux héritage des Européens de l'Ouest qui ont ignoré l'histoire de leurs compatriotes trop longtemps dominés par les Soviétiques. Il est vrai, comme il le dit dans son introduction, que c'est à Vienne, en décembre 1989, alors qu'il rentrait d'un voyage à Prague, qu'il a décidé d'écrire ce livre, prenant conscience que les événements dont il venait d'être le témoin allaient changer l'histoire de l'Europe de façon décisive. Car il est absolument vrai que de parler de la reconstruction de l'Europe depuis 1945 en observant parallèlement les faits des deux côtés du rideau de fer apporte beaucoup d'originalité, et les analyses fournies sont très révélatrices. Il en est de même de la description du rôle particulier des États-Unis dans la reconstruction du continent, en particulier lors de la mise en route du Plan Marshall et des débuts de la guerre froide. D'autre part, la richesse des informations fournies sur la vie interne des nombreux pays décrits, en particulier sur leur évolution économique, quel que soit le régime dans lequel ils ont évolué, ainsi que l'originalité des analyses de la créativité artistique et intellectuelle des sociétés analysées, apporte une lumière révélatrice sur la diversité des identités culturelles de l'ensemble européen. En ce sens, la contribution de ce travail à l'affirmation que les êtres humains ne vivent pas en société sur la seule base de l'économie, du marché ou d'une monnaie commune représente un apport considérable à la prise de conscience de valeurs partagées qui justifient l'unité d'une Mémoire commune.

Toutefois, cet ouvrage souffre d'erreurs de jugement considérables sur l'histoire réelle, les initiatives et les démarches qui ont justement conduit à l'unification progressive de l'Europe durant la période couverte par ce récit personnel. Il y a, dans ce domaine, tellement de lacunes, d'erreurs d'interprétation, de confusions et de préjugés inadmissibles que l'on se demande comment un historien sérieux a pu être conduit à de tels égarements. Quand il déclare: "Et pourtant, considérée dans son ensemble, l'Union européenne est une bonne chose", il révèle ce qu'il ne dit jamais ouvertement mais qui est en permanence sous-jacent, à savoir qu'il considère la majorité des efforts entrepris pour mettre en place une Europe supranationale comme vains, nourris seulement par des idéalistes naïfs, et en définitive fortement illusoires, si ce n'est voués à l'échec. Il est, dans ce domaine, tellement imbu de la culture politique de son pays de naissance, la Grande-Bretagne, qu'il ne peut imaginer que la réalité même des États-nations souverains puisse évoluer. Certaines affirmations le révèlent, par exemple celle-ci: "L'État moderne récent a deux fonctions interdépendantes: lever des taxes et faire la guerre. L'Europe - l'Union européenne - n'est pas un État. Elle ne peut pas lever des taxes et n'a pas la capacité de faire la guerre". Il oublie justement que toutes les initiatives qui ont conduit à la mise en place de l'Union n'avaient pour but que de supprimer le besoin des États de se faire la guerre. Il est frappant, par exemple, qu'il ne souligne pas le rôle des "cultures politiques" différentes qui existent en Europe et qui expliquent, entre autres, les conceptions souvent divergentes que ces cultures se font de l'idée de peuple, en particulier en Grande-Bretagne, en France en Allemagne, dans les pays slaves ou en Suisse, et ce que cela implique sur les modes de gérer l'État et de vivre en démocratie. Il semble que la réalité des États-nations souverains est, à ses yeux, la seule réalité "éternelle" dans cette histoire de l'Europe. Et s'il souligne l'importance des dizaines de millions de victimes que les luttes entre ces États ont engendrées dans la première moitié du XXe siècle, il ne semble pas comprendre ce que la construction de l'Europe signifie. Mais il semble que cela gêne le jeu de la Grande-Bretagne qui continue à croire légitimement que sa survie, son pouvoir et son identité dépendent de la désunion du continent, ce qui justifie de poursuivre, même comme membre de l'Union, un jeu qui a caractérisé sa politique depuis des siècles.

La conclusion de l'épilogue consacré à une réflexion sur le rôle de la mémoire, en particulier par rapport à la Shoah, souligne parfaitement les préjugés de Tony Judt à propos de la construction européenne, à savoir: "Peut-être que l'Union européenne peut se proposer comme une réponse à l'histoire, mais elle ne pourra jamais s'y substituer". Ce qu'il ne semble pas pouvoir admettre est que, s'il ne faut jamais oublier l'histoire, il est du pouvoir des hommes d'en changer le cours. Le XXe siècle européen le prouve. Pourquoi l'auteur n'arrive-t-il donc pas à en parler positivement ? Il est vrai qu'il n'écrit pas l'histoire de la construction européenne dans la deuxième moitié du siècle dernier, mais celle du sous-continent asiatique dans une perspective différente. Prix du Livre européen, ce très bon ouvrage mérite l'intérêt qu'il suscite, mais il ne présente pas la totale réalité de l'histoire de l'Europe après la Deuxième Guerre mondiale. Les citoyens européens des générations à venir, qui commencent à prendre leurs responsabilités par rapport à la mise en place de structures plus démocratiques des institutions européennes, ne s'y reconnaîtront pas. Y aurait-il erreur sur le rôle de la Mémoire ? L'avenir nous le dira.

Gabriel Fragnière

*** MICHEL DUMOULIN (sous la dir. de): Italie et Belgique en Europe depuis 1918 - Italië en België in Europa sedert 1918. Institut Historique Belge de Rome (4 rue d'Egmont, B-1050 Bruxelles. Internet: http: //http://www.academiabelgica.it - Distribution: Brepols Publishers, 67 Begijnhof, B-2300 Turnhout. Fax: (32-14) 428919 - Courriel: orders@brepols.com - Internet: http://www.brepols.net ). 2008, 581 p.. ISBN 90-74461-64-1.

Prolongement d'un colloque organisé par l'Institut Historique Belge de Rome à l'Academia Belgica de Rome, cet ouvrage met à jour l'état de la recherche relative aux relations italo-belges au XXe siècle, non pas seulement dans une perspective diplomatique et politique, mais aussi économique, sociale, culturelle et même sportive. Comprenant des contributions en français, en néerlandais, en italien ou en anglais, le recueil déborde le cadre strictement bilatéral en s'intéressant à l'action de ces deux pays dans le contexte de la construction européenne, notamment à la lumière de dossiers techniques tels que l'énergie nucléaire ou la coopération monétaire consacrée par la gestation de la monnaie unique.

(MT)

*** BENEDIKT SCHOENBORN: La mésentente apprivoisée. De Gaulle et les Allemands, 1963-1969. Presses Universitaires de France (6 av. Reille, F-75014 Paris Cedex 14. Tél.: (33-1) 58103100). Collection "Publications de l'Institut universitaire de hautes études internationales de Genève". 2007, 430 p., 40 €. ISBN 978-2-13056038-8.

Le 14 septembre 1958, le chancelier allemand Konrad Adenauer se rend en France pour y rencontrer pour la première fois le général de Gaulle revenu au pouvoir. À cinq ou six kilomètres de Colombey-les-deux-Églises, sa voiture s'arrête, le chauffeur ayant reconnu en deux marcheurs le général et son aide de camp, venus à la rencontre du chancelier. Celui-ci descend de voiture et, « un peu intimidé », s'avance vers de Gaulle qui, croyant bien parler l'allemand, lui dit non pas « Monsieur le chancelier, comment allez-vous? », mais « Monsieur le chancelier, comment vous déplacez-vous ?" Réponse d'un Adenauer quelque peu surpris: « À pied »… Cette anecdote, confiée par le chancelier à Valéry Giscard d'Estaing qui l'a lui-même communiquée à l'auteur est l'une des multiples trouvailles que permet la lecture de cet ouvrage magistral - qui, d'ailleurs, aurait bien mérité un "papier de tête" de la Bibliothèque européenne. Elle prouve qu'une thèse de doctorat d'histoire soutenue sous co-tutelle de l'Université Paris IV Sorbonne et de l'Institut universitaire de hautes études internationales de Genève n'est pas fatalement un assommoir. Notamment fondée sur l'exploitation des archives disponibles et sur des entretiens avec des acteurs et des grands témoins des événements intervenus entre la signature du traité de l'Elysée en 1963 et la démission du général de Gaulle en 1969, celle-ci captive, en tout cas, de la première à la dernière page et permet de mieux comprendre plusieurs épisodes qui ont contribué à façonner la construction européenne de manière positive ou négative. La première partie de l'ouvrage s'intéresse aux principales forces qui réunissent la France et l'Allemagne pendant la période étudiée, à savoir le traité de l'Élysée et les objectifs qu'il représente, ainsi que l'économie et les finances. L'auteur s'attaque ensuite aux intérêts politiques qui divisent Paris et Bonn: leurs relations avec les États-Unis et leurs visions différentes de l'Europe. La troisième partie traite enfin de thèmes liés aux méfiances et jalousies subsistant malgré la réconciliation de 1963, ce qui se manifeste notamment par l'incapacité des uns et des autres à mener une politique commune envers Moscou. Laissons la conclusion au Pr. Bariéty qui termine sa préface en jugeant que ce livre "retiendra l'attention des historiens et mérite celle de quiconque s'intéresse à un passé récent qui a préparé notre présent".

(MT)

*** DANIEL NAURIN, HELEN WALLACE (sous la dir. de): Unveiling the Council of the European Union. Games Governments Play in Brussels. Palgrave Macmillan (Brunel Road, Houndmills, Basingstoke, Hampshire, RG21 6XS, UK. Tél.: (44-1256) 302794 - fax: 330688 - Courriel: mdl@macmillan.co.uk - Internet: http://www.palgrave.com ). Collection "Palgrave Studies in European Union". 2008, 320 p., 60 £. ISBN 978-0-230-55504-4.

D'un intérêt considérable de la première à la dernière page, cet ouvrage est le fruit de la transparence qui s'est imposée ces dernières années dans l'institution de l'Union qui cultivait le plus le goût des réunions se tenant dans le secret des portes closes. Désormais, les chercheurs en science politique ont accès à des données qui, hier encore, leur étaient interdites, pratiques diplomatiques traditionnelles obligent. Ce carcan incongru dans le chef d'une institution législative a finalement sauté substantiellement ces dernières années et, même si tout n'est pas encore parfait sur ce plan, les politologues ayant contribué à cet ouvrage ont pu travailler sur la base de données nettement plus complètes, ce qui leur permet de cerner de manière plus étayée que par le passé la manière dont fonctionne le Conseil des ministres de l'Union. Ils éclairent ainsi avec précision la manière dont les décisions se prennent en son sein, faisant notamment apparaître que l'essentiel des décisions est pris par consensus, tandis que la manière dont se composent les coalitions majoritaires (gauche-droite, Europe du Sud contre Europe du Nord ou Europe occidentale contre Europe de l'Est, etc.) est analysée dans plusieurs contributions. Les modalités des délibérations sont notamment étudiées à la lumière de la réglementation des risques liés aux organismes génétiquement modifiés et de la politique commerciale. D'autres auteurs s'attachent aux questions de leadership, celles-ci étant abordées à la lumière des prérogatives de la Présidence, de l'impact conciliateur du Secrétariat général du Conseil et du "poids relatif des États membres au sein du Conseil" selon qu'ils sont "grands et petits, vieux et nouveaux". De nature scientifique, cet ouvrage n'est pas destiné au public le plus large, mais il ravira ceux à qui il est destiné.

(MT)

*** GABRIELE KUCSKO-STADLMAYER (sous la dir. de): European Ombudsman-Institutions. A comparative legal analysis regarding the multifaced realisation of an idea. Springer (P. O. Box 89,4-6 Sachsenplatz, 1201 Vienne. Fax: (43-1) 3302426 - Courriel: books@springer.at - Internet: http://www.springer.at ). 2008, 584 p., 89.95 €. ISBN 978-3-211-72880-2.

Ce livre, qui propose une étude comparée des fondements juridiques des institutions de médiateur en Europe, est la traduction d'une publication en allemand déjà recensée. L'accent est notamment mis sur la diversité de l'organisation et des fonctions de ces institutions, en fonction du lieu de leur implantation. Présentant les résultats d'une étude dirigée sous la direction de l'auteur à l'Université de Vienne, ce projet de recherche avait pour but d'apporter des éléments dans le débat sur l'amélioration de ce type d'institutions d'un point de vue politique et juridique.

(EPi)

*** Europe's World. Europe's World (Bibliothèque Solvay, Parc Léopold, 137 rue Belliard, B-1040 Bruxelles. Tél.: (32-2) 7387592 - fax: 7391592 - Courriel: subscriptions@europesworld.org - Internet: http://www.europesworld.org ). 2009, n° 11, 202 p., 12 €. Abonnement: 30 €.

Le dernier numéro de la revue chère à Giles Merritt comprend diverses contributions consacrées aux relations à nouer par l'Union avec les pays qui l'avoisinent (notamment une réflexion d'Eneko Landaburu sur la problématique russe), aux questions de sécurité et défense et aux développements internes de l'Union.

(MT)

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