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Bulletin Quotidien Europe N° 9836
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

La tentation protectionniste à l'intérieur de l'UE est absurde et impraticable

Distinction entre marché européen et marché mondial. Cette rubrique, après avoir concentré la semaine dernière son attention sur l'imbroglio institutionnel dans lequel l'UE est embourbée, revient cette semaine à l'actualité politico-économique. Un certain nombre de points d'interrogation soulèvent des perplexités ou des craintes: le risque d'un retour au protectionnisme comme réponse à la crise, l'impression (injustifiée, à mon avis) que l'Allemagne s'éloigne de l'Europe, l'évolution des relations avec la Chine et la Russie, l'évolution des liens avec l'Afrique. Ces différents problèmes sont vus trop souvent d'un point de vue essentiellement national, ce qui en fausse la signification ; c'est d'un point de vue européen qu'il faut les aborder.

Prenons le cas des alertes relatives aux tentations protectionnistes. Une distinction nette est indispensable entre le marché européen unifié (où le commerce est régi par des règles claires et détaillées, soumises à la surveillance de la Commission) et le marché mondial qui a besoin de disciplines supplémentaires ou d'un respect plus effectif et contrôlable des disciplines qui n'existent parfois qu'en théorie.

À l'intérieur de l'UE, les prises de position ayant un arrière-goût protectionniste ne sont pas seulement inappropriées et inopportunes, elles sont surtout économiquement nulles. Au-delà du caractère illégal de toute restriction à l'importation, il est évident que chaque mesure de l'un entraînerait une contre-mesure des autres. La prétendue défense du produit national n'a pas de sens dans un marché unifié. Comment un pays comme la France pourrait-il envisager des mesures protectionnistes alors qu'un travailleur sur quatre travaille pour l'exportation ? Le résultat serait le chômage pour un quart de la force de travail nationale. Interrogé sur la signification de la formule «priorité au produit national» (qui avait reçu un large appui dans un sondage en Espagne), Alejandro Jara, directeur général adjoint de l'OMC, a répondu: « Si d'autres pays faisaient de même, par exemple, pour promouvoir le tourisme national, cela se passerait mal pour le secteur du tourisme en Espagne ». En fait, M. Zapatero avait été bien plus nuancé, en souhaitant qu'un facteur espagnol s'introduise dans les habitudes des consommateurs ; il n'est pas question de mesures protectionnistes mais du libre choix des consommateurs. D'ailleurs, dans un marché commun, la notion même de produit national est souvent malaisée, tellement est forte par exemple l'imbrication dans la fabrication des pièces détachées, pour des raisons de spécialisation qui profitent en définitive au consommateur européen en général.

Un échange de propos inopportun au niveau le plus élevé. La considération qui précède est valable pour la problématique d'ensemble de la localisation des installations de production. L'échange indirect de propos intervenu à la fin de la semaine dernière entre le président de la République française et le Premier ministre tchèque est malheureux et inopportun. Nicolas Sarkozy avait déclaré jeudi soir à la télévision: « Si on donne de l'argent aux industries automobiles pour se restructurer, ce n'est pas pour apprendre qu'une nouvelle usine va partir en Tchéquie ou ailleurs. » Mirek Topolánek avait répondu vendredi soir, s'exprimant à la fois comme Premier ministre tchèque et comme président du Conseil européen, par un communiqué qui critiquait explicitement la déclaration de M. Sarkozy en tant que défense d'intérêts nationaux, incompatible avec les règles et les principes du marché commun (voir les pages suivantes). M. Sarkozy aurait dû, bien sûr, éviter de citer la « Tchéquie » (il existe pas mal de pays tiers où les délocalisations se font sans contrepartie de libre accès des marchandises, et dans des conditions douteuses…) et M. Topolánek aurait dû éviter de forcer la signification de la phrase critiquée. En effet, M. Sarkozy n'avait pas affirmé qu'il n'est pas justifiable que les entreprises françaises produisent ailleurs les automobiles destinées au marché français, mais qu'elles ne devraient pas dans ce cas bénéficier d'aides publiques.

Un débat à relancer. L'affaire des délocalisations est l'une des plus difficiles pour les conséquences qu'elles entraînent et pour les réactions qu'elles suscitent dans les opinions publiques. Je crois que la distinction entre les opérations internes à l'UE et celles dirigées vers des pays tiers est ici tout aussi essentielle que pour les marchandises. En Irlande, le transfert vers la Pologne de la fabrication d'ordinateurs Dell a suscité de vifs remous. C'est une opération analogue à celles qui avaient précédemment permis, ou facilité, une croissance économique fulgurante en Irlande. Je crois qu'il faut revenir dans ce domaine aux réflexions de Jacques Delors qui avait durement condamné la concurrence fiscale à l'intérieur de l'UE ; la concurrence doit s'exercer entre les entreprises, pas entre les États, l'un contre l'autre! Dans ses Mémoires, il a réclamé l'harmonisation de l'impôt sur les sociétés. C'est un débat à relancer, si l'on veut éviter les tentations protectionnistes.

(F.R.)

 

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