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Bulletin Quotidien Europe N° 9781
AU-DELÀ DE L'INFORMATION / Au-delà de l'information, par ferdinando riccardi

L'adhésion n'est pas la bonne formule ni pour l'UE ni surtout pour la Turquie

Pour des relations spéciales. Dans les derniers rapports de la Commission européenne sur les négociations d'adhésion en cours ou envisagées, la Turquie représente un cas à part. Sa vocation à l'adhésion est reconnue depuis des dizaines d'années, les négociations formelles sont en cours depuis 2005. Mais le caractère européen de la Turquie a été parfois contesté (l'essentiel de son territoire est situé en Asie), les négociations traînent (8 à peine des 35 chapitres à négocier ont été ouverts), et quelques États membres, dont la France, se sont prononcés explicitement contre l'adhésion. En même temps, la Turquie est le pays avec qui l'UE a noué les liens les plus étroits: il est le seul en régime d'Union douanière, et le nombre d'immigrés turcs dans l'Union est le plus élevé de tous. Mais les relations euro-turques connaissent aussi des anomalies incroyables: la Turquie occupe militairement une partie du territoire communautaire, et elle n'applique pas les règles du libre-échange à une portion de ses échanges commerciaux avec l'UE. Que peut-on en conclure ?

Mon opinion est faite depuis longtemps: il est dans l'intérêt des deux parties d'avoir des relations tout à fait spéciales, mais, à mon avis, l'adhésion ne représente pas la formule appropriée. Ce n'est qu'une opinion parmi d'autres ; elle ne vaut pas davantage que celle de n'importe quel autre citoyen de l'UE. Mais j'estime que les raisons qui la justifient se renforcent. Par une telle adhésion, la structure même de l'UE serait compromise. Les dimensions de la Turquie lui attribueraient un poids au sein du Conseil supérieur à celui de tous les autres États membres, ainsi que le plus grand nombre de parlementaires européens. Du point de vue économique et financier, ni la politique agricole commune ni la politique régionale ne seraient plus viables. Sur le plan politique et culturel, c'est à tort que l'on cite souvent parmi les obstacles à l'adhésion le fonctionnement démocratique et l'aspect religieux ; il n'existe pas d'obstacles sur ces deux plans, car la Turquie est déjà un État démocratique et laïque, et elle peut poursuivre ses progrès et consolider les libertés. La vraie question est de savoir si l'intérêt de la Turquie elle-même n'est pas de garder son autonomie et sa liberté d'action. Je suis convaincu que c'est le cas. Et je me demande jusqu'à quel point la classe politique turque et l'opinion publique sont conscientes des liens que l'adhésion implique.

Le rôle spécial de la Turquie implique son autonomie. La Turquie a un rôle essentiel à jouer dans la région démesurée qui faisait partie de l'ancienne URSS, dont certaines zones avaient appartenu autrefois à l'empire ottoman et ont gardé avec elle des liens culturels, religieux et linguistiques. La Commission européenne avait souligné ce rôle géostratégique (voir notre bulletin n° 9772): « Acteur clé dans le Caucase et au Proche-Orient, rôle stabilisateur dans la région (la Turquie a pris l'initiative de créer une plateforme de stabilité dans le Caucase), route alternative pour l'approvisionnement énergétique de l'UE ». Mais en même temps, elle a des difficultés très considérables aussi bien internes (problème kurde) qu'à ses frontières (par exemple, avec le Kurdistan irakien et demain l'Iran); elle a la responsabilité de les gérer. L'UE ne peut pas envisager d'y intervenir dans le contexte de sa politique étrangère commune en gestation.

La Turquie a aussi intérêt à rester autonome dans le domaine énergétique, en tant que pays essentiel de transit pour l'approvisionnement de l'Europe. Une coopération étroite avec l'UE est certes indispensable, il faut l'élargir et l'approfondir sans cesse ; mais presque chaque jour apporte une preuve de l'intérêt turc à garder sa liberté d'action sans être liée par les règles du marché intérieur européen ; voir par exemple les négociations euro-turques sur la gestion du gazoduc Nabucco, où l'une des exigences d'Ankara « va à l'encontre de la législation communautaire sur le marché intérieur » (voir notre bulletin n° 9778).

Continuer à négocier. Les considérations qui précèdent ne signifient pas que les négociations sur l'adhésion de la Turquie à l'UE devraient être interrompues. Au contraire, elles sont extrêmement utiles pour définir les conditions de l'approfondissement et de l'amélioration des liens actuels, pour consolider le fonctionnement de l'Union douanière et en vue d'une coopération de plus en plus étroite, et elles contribuent aux progrès de la Turquie sur la voie des libertés et de la démocratie, et aussi au règlement des problèmes si complexes de ses relations avec le Kurdistan irakien. La Turquie a besoin de l'Europe et l'UE a besoin de la Turquie, mais d'une Turquie autonome, pays essentiellement asiatique libre d'exercer son influence dans le Caucase et ailleurs.

L'adhésion turque déséquilibrerait les institutions européennes et rendrait ingérables les politiques communes et leur développement. Le Traité de Lisbonne en serait déséquilibré. Ne gâchons pas les perspectives tellement positives des relations UE-Turquie par insuffisance de réflexion.

(F.R.)

 

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